[Texte] Tristan Felix, Je serai mon animal de compagnie

[Texte] Tristan Felix, Je serai mon animal de compagnie

mai 12, 2026
in Category: Création, UNE
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[Texte] Tristan Felix, Je serai mon animal de compagnie

Je me parle et m’accompagne à travers mes échanges avec les animaux. Ce n’est pas un discours tant spéculaire que réfléchicar nous n’avons pas les mêmes codes de langage. Se parler à travers eux c’est tenter de les comprendre en instaurant une fois pour toutes un canal de reconnaissance des différences. Parler à quelqu’un c’est toujours appréhender une altérité, s’aventurer en terrain escarpé ou mouvant. Paradoxalement, l’anthropocentrisme est une fenêtre ouverte sur l’étrangeté des autres êtres animés. En retour, tout ce que nous disent les animaux, nous ne faisons que l’interpréter, soit par jeu étourdissant soit par une certaine pensée magique car analogique de la science. Si les tortues pleurent ce n’est peut-être pas parce qu’elles souffrent. Certes elles en bavent mais ces larmes ont une raison de tortue que la raison humaine tente de s’accaparer. Il n’empêche que je ne sais par quelle opération le courant parfois passe sans que l’on se comprenne pour autant, comme si nos idiomes étrangers se frayaient une passe l’un à travers l’autre. En tout cas, il est ahurissant que l’Homme se soit octroyé à lui-seul le pouvoir du langage – et du rire, et des larmes. Deux êtres humains, du reste, ne se comprennent pas davantage ; ils ne malaxent jamais le même référent mais leurs musiques parfois s’accordent. Si nous nous comprenions à mots entiers, nous deviendrions stériles parce que transparents, nus et vulnérables. Le demi-mot est essentiel parce qu’il fabrique le suspense d’une histoire. Il est sur une crête.

Je parle souvent aux lézards qui me hument avec leur langue agitée et tournent la tête pointue comme un crayon avec une inquiète curiosité. Les vaches adorent m’écouter leur chanter des berceuses. Ce n’est pas vrai mais elles écoutent tout de même ; je leur rappelle peut-être le bruit de l’herbe foulée dans leur bouche. Ce doit leur être plus agréable que d’écouter cette musique classique écrêtée qu’on leur serine souvent dans leurs stalles pour aspirer leurs pis trois fois par jour. Dans l’industrie alimentaire, on ne parle jamais aux animaux sauf pour les insulter.

J’imite en général tous les chiens qui passent. Je ne sais pas bien ce que je leur dis alors mais presque tous inclinent la tête, aboient et dressent les oreilles me cherchant avec passion. J’avoue être partagée, en présence d’un chien, entre une infinie tendresse et le désir de jouer dans un dessin animé comique. Je hennis dès que j’aperçois des chevaux, même en voiture. Rares ceux qui ne me répondent pas ou relèvent leur long cou de girafe. Au bord de la mer, je révise les différents parlers du goéland, au bord d’une mare ma gorge aidée d’une contraction abdominale participe au chant des grenouilles, une cacophonie réjouissante qui me sert dans mes spectacles de rêves sonores…

Si je parle humain, j’instaure un dialogue de théâtre et j’improvise les réponses de mon interlocuteur animal. C’est passionnant et enfantin. Si j’imite sa langue, je pars dans l’inconnu car je ne suis pas en train de pondre, de défendre un territoire ou d’attirer une femelle par mes gloussements ; je rêve que je m’approche de ce qui m’est étranger. Qu’est-ce que je peux bien lui dire ? Qu’il n’a pas à avoir peur de moi, que je peux lui donner à manger, qu’il est beau Je lui lis des passages de mon roman en cours ou un sonnet de Baudelaire. J’émets des bruits bizarres aussi pour voir comment il réagit. Si j’ai peur d’un patou de montagne, je lui parle avec une douceur extrême car je n’ai pas envie de me faire avaler.

Il m’arrive bien sûr de causer aux animaux en sachant pertinemment qu’ils ne m’entendent pas, soit qu’ils sont trop éloignés, soit qu’ils n’ont pas de dispositif d’audition, soit qu’ils sont… morts. On parle bien à nos défunts ou à nos ordinateurs, notre voiture. Je ne fais pas de hiérarchie entre les cinq « règnes » (divin/ humain/ animal/ végétal/ minéral) qu’a inventés l’homme pour se croire le tout-puissant sur terre en se faisant croire que le dieu qu’il a inventé lui est supérieur. Je leur parle toutefois pour me rapprocher d’eux, les devenir en quelque sorte. Je m’identifie très fréquemment, devenant tour à tour langue de chien dans une muselière, tête de chèvre aux yeux comme des olives, hérisson nocturne, aigrette à l’affût, bourdon poudré de pollen. En revanche j’aurai du mal à m’entretenir avec une bactérie, parce que je ne la vois pas. C’est dommage.

Maints oiseaux, singes, chiens, chats nous imitent. Peut-être par jeu, par ruse, par défi, ou tout simplement parce qu’ils partagent tous les parlers du vivant où ils vivent : bruit de tronçonneuse, cris de bébés, chansons, phrases, sifflements, raclement… Il n’est donc pas si singulier qu’on se prenne à les imiter, à ne pas les ignorer, à bercer leur vivant dans notre bouche décousue.

Parler aux animaux est une forme naturelle d’animisme. C’est une respiration, peut-être une expiration artistique qui jamais ne me lâche. En cela, je suis une teigne.

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