[Chronique] Valère Novarina, Désoubli, par Fabrice Thumerel

[Chronique] Valère Novarina, Désoubli, par Fabrice Thumerel

juillet 14, 2026
in Category: chronique, livres reçus, UNE
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[Chronique] Valère Novarina, Désoubli, par Fabrice Thumerel

Valère NOVARINA, Désoubli, P.O.L, mars 2026, 320 pages, 22 €, ISBN : 978-2-8180-6592-1.

 

« Désoubli » aurait pu aisément figurer dans le Dictionnaire Valère Novarina, paru peu avant la disparition du célèbre peintre et écrivain (1942-2026). VN, « Voie Négative », celui-là même qui se définissait avant tout comme un « artiste », et non un « créateur » : « C’est un réaliste profond toujours et un observateur tactile du réel par-dedans. Qu’est-ce qu’il fait ? Rien ; il ne crée rien : il dévoile ce qui est là ; il rappelle et désoublie » (L’Envers de l’esprit, P.O.L, 2009, p. 161). Désoublier, c’est se souvenir de son être-au-monde immédiat pour toucher avec les yeux, écrire avec l’oreille ou « entendre avec les yeux » (D, 44), se défaire de toutes les médiations trop humaines, des discours qui nous parlent comme des représentations toutes faites ; c’est être inspiré, c’est-à-dire céder la place à son animal, se laisser habiter par le souffle poétique, et donc par la matière (du langage comme de la peinture) : « L’art est ici un échange de souffle avec la Création » (D, 53) ; « J’aime me définir, non comme un artiste total, mais comme un animal pratiquant. Un artiste pratiquant jusqu’à ce que les choses parlent toutes seules : comme l’acteur, je cherche la défaite de soi ; se retirer, laisser parler notre langue, laisser peindre les couleurs » (D, 111). Désoublier, c’est ne pas être, se dé-faire pour se perdre, disparaître ; c’est ne pas oublier de s’ouvrir à la démesure du monde, dépasser les limites pour s’abandonner à la furor, aux forces surgissantes – corporelles, pulsionnelles ou esthétiques. Désoublier, c’est emprunter la Voie Négative : « La passion est une voie négative : je dois passer par la défaite de tout le théâtre humain. Toutes nos idoles sont mises têtes en bas » (Observez les logaèdres !, P.O.L, 2014, p. 110). Pour l’écrivain comme pour le comédien, cette Voie Négative est une ascèse : « Je est le contraire du moi. Je réclame le vide » (ibid., p. 42). À méditer en ce temps d’individualisme et d’identitarisme… En cette époque de fermeture socioculturelle et de repli identitariste, l’œuvre de Valère Novarina est en effet des plus enivrantes : la « voie négative » nous invite à rejeter tout assujettissement, toute assignation à résidence immobiliste pour ouvrir l’espace du dedans à l’infinité des possibles et par là même à toutes les métamorphoses.

 

Fait exceptionnel pour un écrivain qui entame sa carrière en plein triomphe avant-gardiste, celui qui, contrairement au directeur de TXT, Christian Prigent, n’est pas théoricien mais animal pratiquant, a bâti une œuvre presque exclusivement poétique et fictionnelle. Non seulement sa pensée critique sous-tend ses textes poétiques et dramatiques, mais surtout il livre ses réflexions théoriques dans de rares essais – du Théâtre des paroles (1989) à Voie négative (2017) – qui font partie intégrante de l’œuvre tant ils sont écrits dans un style métaphorique et/ou carnavalesque, voire dans une forme fragmentaire (Pendant la matière, 1991, et les deux premières sections d’Observez les logaèdres !, 2014), sans oublier de nombreux entretiens et interventions diverses qui offrent certes des pistes interprétatives mais sont avant tout l’occasion de retravailler la matière de ses essais. Restent les univers dans lesquels il se mire, les figures avec lesquelles il dialogue continûment, très présentes dans les « exercices d’admiration » (Robin Sevestre) qui viennent de paraître sous le titre de Désoubli. Cependant, il s’agit ici d’une communication d’âme à âme, et non d’analyse critique, de questions théoriques hétérodoxes ou de réflexions ayant trait à l’histoire littéraire : contrairement à Christian Prigent, qui n’a de cesse de se situer dans la généalogie de ceux qui merdRent, l’artiste qui se veut incréé n’offre guère de prise à la moindre perspective sociogénétique, rétif même aux sciences humaines.

Désoubli offre ainsi une chambre d’échos ou de miroitements : la spirituelle madame Guyon, dont l’ « écriture spirale » (D, 38) le charme, lui rappelle que le Moi n’est pas une identité fixe mais un vide, et que, contre toute philosophie et toute psychologie des profondeurs, notre intériorité ouvre sur « personne et une altérité » (D, 42) ; Charles-Albert Cingria le conforte dans l’idée que « l’organe de l’écrivain, c’est l’oreille » (D, 43) ; dans les tableaux de Dora de Chevilly, il retrouve la nécessité esthétique de concilier ces contraires – ou du moins ces réalités distinctes – que sont vue et toucher, ouïe et toucher, ordre et désordre, Logos et chaos (D, 55)… Avec le poète extérieur Christian Hubin il partage la lutte contre « l’idôlatrie des mots » (D, 151), la volonté de « tout insaisir » (D, 153) par le langage, « la dialectique du souffle, le retournement de l’esprit » ; de Roger Blin il retient les « mises en scène invisibles »… Dans « Ora et labora » il revient également sur celui avec lequel il a entretenu une correspondance, « Jean Dubuffet, penseur manuel, docteur de la main » (D, 274)…

C’est dire qu’avec ces 29 textes très divers et peu accessibles jusqu’à présent (dont deux inédits) – publiés entre 1977 et 2022 –, accompagnés de photos et documents variés, nous entrons dans la fabrique de l’œuvre, et c’est ce qui fait tout l’intérêt de ce recueil posthume.

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Fabrice Thumerel

Critique et chercheur international spécialisé dans le contemporain (littérature et sciences humaines).

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3 comments

  1. Claude Minière
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    Bien, cher Fabrice. Comme vous savez, le « désoubli » était la grande et belle question du philosophe Heidegger qui utilisait pour s’en expliquer des mots grecs et allemands choisis.Je crois que LA MEMOIRE est aujourd’hui un sujet crucial de définition (pas facile). J’y travaille, me souviens bien de Valère, et relis La Divine Mimesis de Pasolini. On y reviendra..

  2. Eric CLEMENS
    Reply

    Le désoubli du chaosmos dans la jubilation de la langue, oui, mais pour écrire le sens de l’énigme sans sens, l’abandon retourné au Créateur ne (me) revient pas…

  3. Claude Minière
    Reply

    Psaume 137:
    « Si je t’oublie, Jérusalem, que ma main se désèche »
    Ezra Pound:
    « Nous qui avons franchi le Léthé… »

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