[Libr-relecture] Alain Marc, La vie du cri, par Murielle Compère-Demarcy

[Libr-relecture] Alain Marc, La vie du cri, par Murielle Compère-Demarcy

août 23, 2026
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[Libr-relecture] Alain Marc, La vie du cri, par Murielle Compère-Demarcy

Avec La vie du cri, Alain Marc s’attaque frontalement à une littérature devenue souvent inoffensive, policée, désincarnée. Contre le confort du style, contre la neutralisation de la voix, l’ouvrage défend une écriture qui ne décrit pas l’expérience mais l’engage, au risque de déranger ses cadres esthétiques et critiques. Le cri y apparaît non comme motif, mais comme force vitale, appel adressé au langage lui-même, convoquant une lignée d’écritures radicales – de Joyce Mansour à Guyotat – que la critique préfère trop souvent tenir à distance.

 

Dans La Vie du cri, Alain Marc interroge l’écriture comme expérience au sens fort : non comme production esthétique, mais comme geste exposé à ce qui le traverse. Le cri n’y est ni un thème ni une figure expressive. Il est force antérieure au sens, rythme et poussée, engageant le corps autant que la langue. Écrire du cri revient à écrire depuis un point où la maîtrise vacille, depuis ce lieu obscur d’où « ça » écrit.

L’ouvrage refuse toute forme de clôture. Notes, fragments, reprises : la discontinuité n’est pas un procédé, mais une nécessité éthique. Elle engage une écriture-processus, fidèle à l’intensité de l’expérience plutôt qu’à la cohérence discursive. Cette position rappelle la poétique de l’interruption telle que Georges Bataille la formule dans L’Expérience intérieure, lorsque l’écriture renonce à l’enchaînement explicatif pour laisser affleurer l’essentiel.

« L’expérience intérieure est ce qui met en jeu l’être jusqu’au point de rupture. »
— Georges Bataille

La filiation avec Antonin Artaud est décisive. De Van Gogh, le suicidé de la société au Théâtre et son Double, Artaud pense le cri comme force de rupture, antérieure à toute signification. La cruauté qu’il revendique ne relève ni de la violence ni de la provocation, mais d’une nécessité vitale : incarnation totale de la voix, du souffle et du corps.

Lorsque Artaud affirme que « nous ne savons plus crier », il désigne une anesthésie du corps moderne, une neutralisation de la voix par la culture. Alain Marc prolonge cette exigence en concevant l’écriture comme acte risqué, mettant le langage en danger pour lui restituer sa puissance d’impact. Il ne s’agit plus de produire une œuvre, mais d’engager une traversée.

« Nous ne savons plus crier. »
— Antonin Artaud

Cette traversée se tient au plus près des limites du dicible. Comment approcher ce qui ne se raconte pas sans l’embaumer ni s’y abîmer ? Cette tension rapproche La Vie du cri de certaines écritures contemporaines – de Bernard Noël à Pierre Guyotat – où l’écriture ne représente pas l’expérience mais la traverse, au risque de défaire les cadres du sens.

La constellation d’auteurs convoqués par Alain Marc – Joyce Mansour, Giauque, Pasolini, Maïakovski, Laâbi, Cendrars – dessine une généalogie exigeante. Il ne s’agit pas de références culturelles, mais de points de friction où le langage est sommé de répondre à ce qui le déborde.

« Le cri est un appel. »
— Pascal Quignard

Lorsque l’auteur reprend l’assertion d’Artaud – « Toute littérature est de la cochonnerie » – pour parler de « l’écriture comme cochonnerie », il ne s’agit ni d’un rejet de la littérature ni d’une provocation gratuite. Il s’agit d’une position critique : écrire contre les formes mortes, contre le style lorsqu’il devient signature, contre toute poésie désincarnée.

La Vie du cri ne propose ni doctrine ni méthode. Elle engage une expérience de lecture qui met le lecteur lui-même en jeu. Le cri n’y est pas ce qui se dit, mais ce qui arrive à l’écriture. Le livre ne se lit pas comme un essai académique : il se traverse comme une épreuve, à la mesure de ce que vivre exige lorsqu’il se fait, irréductiblement, cri.

 

Alain Marc, La Vie du cri – vie et cri, cri et vie, écriture du cri –, réflexions (& entretiens), préface de Jean-Philippe Testefort, éditions Unicités, Saint-Chéron (91), automne 2024, 274 pages, 20 €.

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