[Texte] Tristan Felix, Paysages palimpsestes

[Texte] Tristan Felix, Paysages palimpsestes

juillet 29, 2026
in Category: Création, UNE
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[Texte] Tristan Felix, Paysages palimpsestes

On naît quelque part à la lumière d’un astre, sous un certain angle du ciel, sorti des cahots ou des balancements d’un ventre à la dérive. On a enregistré des rythmes qui déjà dessinent les lignes d’une toile de fond où s’esquissent des bois obscurs, des clairières caillouteuses, des escarpements. Un profil solitaire derrière un feuillage rêve de traverser la mer. C’est peut-être le souffleur qui s’apprête à soutenir le débutant dans son rôle d’aventurier hébété. Des bribes de textes oubliés par cœur, presque tatoués sous la fontanelle. On nait à chaque changement de décor, au cours d’une pièce mise en scène au hasard du destin par un peintre errant parfois haut en couleurs, parfois tout en grisaille. Il arrive que le décor soit si minimaliste qu’on se croirait dans un désert mais il suffit de regarder de près pour distinguer des tracés de carabes ou de ténébrions, toute la géographie subtile des improvisations de la vie. On n’est qu’où l’on naît.

Même le rideau qui tombe et se relève sur les planches de la vie est un paysage houleux qui cache en ses replis des figures anamorphosées. Ce rideau c’est l’écran des paupières de l’œil, qui fasèye en permanence, jamais oublieux, feuilleté d’images qu’il anticipe. L’œil à force de voir finit par regarder ; sa mémoire est une cité monumentale agitée de dédales souterrains, d’escaliers menant à des lucarnes comme à des guillotines, de puits où résonnent des voix qui flottent à la surface de l’eau. L’œil à force de voir finit par regarder ce qu’il a vu, projetant, sur l’espace que sa mémoire a appris à découper, des paysages familiers. Il est photographe de cartes postales, habile à écarter du cadre ce qui contredirait l’attente inconsciente d’un éden. Il est cameraman se concentrant sur une découpe de l’enfer sans donner à voir la guirlande de glycines qui ombrent un mur peint par des algues rouges. Il est l’amateur de peintures qui reconnait Constable dans une prairie normande, Turner dans un ciel brouillé, Bruegel dans un faciès forain, Caravage dans un clair-obscur inquiétant. Il n’y a pas de vue, de paysage en soi, il n’y a que des tableaux que le regard, contrebandier autant que faussaire, déplace d’un musée jusqu’au sommet d’une colline, au pied d’une montagne, au bord d’une rivière. Chaque paysage est un palimpseste qui recouvre la mémoire d’anciennes visions.

Le locus amoenus impose son idylle biblique ; tout paysage a sa genèse. C’est le cercle vicieux de l’anthropomorphisme qui ne sait construire qu’à partir de ses constructions, qui ne sait voir qu’à partir de ce qu’il a vu. Jamais vierge, l’œil reproduit irrémédiablement. Le « lieu amène » lui-même est une découpe qui s’origine dans la tentation qu’il espérait pourtant offusquer. Il se croit vierge alors qu’il exhibe par son interdit la faute, la faille. L’origine, horripilante, est la tentation de la copie, de la falsification, du mensonge, soit du songe de l’esprit qui cherche à s’évader, à inventer. Le dormeur du val parvient à s’échapper de ce cadre. Ses deux trous rouges au côté droit sont des trous dans la toile où la rivière, la montagne et les herbes font pâle figure. Arthur Rimbaud, peut-être aussi d‘autres illuminés savent voir sans regarder, traverser l’écran culturel du paysage pour atteindre à un tel dérèglement des mécanismes de représentation qu’ils finissent par oublier de respirer, par s’absenter dans une fusion de l’objet et du sujet, par devenir pure vision. Ces deux trous rouges sont les yeux de la mort qui efface la mémoire. À travers eux circule désormais le flux sanguin de l’état inconnu du monde, dans un sens comme dans l’autre, c’est le double encrier d’un paysage devenu une vision qui se renouvellerait à l’infini sans jamais se dupliquer. On s’y plonge pour retrouver l’ivresse du désir qui brûle le plaisir de la reconnaissance. Cela s’appelle la poésie.

Le paysage, fatal retour des choses, dessine qui y vit, qui s’y meut, il le façonne à son image, l’intègre dans son cadre. Il le met à son monde, gésine bienveillante. Les yeux de l’enfant prennent alors la couleur d’un ciel d’orage ou des dunes sous la pluie. Mais si le paysage vient à tomber entre les serres de prédateurs lobotomisés par l’appât du gain, non seulement il s’effondre, brûle comme un vulgaire bout de plastique mais, renaissant de ses cendres, il accouche d’un monstre méconnaissable, aseptisé, mortifère. Qui vivait dans l’ancien paysage doit quitter les lieux ou bien demeurer avec sa nostalgie ou sa rage. Combien de villes ont vu leurs arbres abattus sous prétexte de maladies afin que s’optimise une rue piétonne destinée aux commerces régressifs de bouche ? Combien de places ombragées par des tamaris ou des pins parasols se sont vu décapitées et bétonnées pour être encerclées de terrasses clinquantes et bruyantes, climatisées et rentables ? En cas de déluge, c’est l’inondation ; en cas de canicule, personne n’ose y brûler son corps. L’avidité rend stupide et tue. Cigales et tourterelles ont plié bagage. Les vieilles gens restent à l’abri chez elles. Au lieu d’observer aux jumelles des oiseaux ou l’étendue de mer en devisant, de jouer aux boules, de lire un ouvrage ou de paresser, le touriste, formaté pour consommer, tète sa glace, rivé sur son portable, titube hagard entre les étals de fringues et de souvenirs à la triste figure, avant, repu de vide, de se caler à une terrasse. Qui voudrait peindre un tel paysage ? Quelques artistes vendent, peintes sur des tuiles, des écorces de pin, des bouts de bois, des vues de l’ancien paysage mort. Ces épaves cautionnent le voyage vers une terre dépouillée de sa grâce. Des maisons traditionnelles sont abattues par des promoteurs qui érigent résidences et marinas pour y empaqueter le plus grand nombre d’estivants possible. N’étaient-ils pas venus, ces touristes, pour contempler ces maisons, ces bords de mer, ces rue typiques ? Pour habiter l’ailleurs ?  Non, la plupart viennent voir ce qu’ils voient partout, ou ce qu’ils ont déjà vus dans des brochures.

On a connu deux bancs merveilleux de simplicité, peints en bleu et blanc, où le promeneur se posait pour contempler un paysage terraqué parcouru de vols de cygnes, de cormorans, d’aigrettes, de courlis, d’huîtriers-pies, de nuages vivants. L’un non abrité était pour le matin ou le soir, l’autre, abrité sous un pin, était pour toute la journée, légèrement en hauteur. On y pouvait s’allonger dans la brise iodée ou balancer ses petites jambes dans le vide. Ils ont disparu. Ils n’ont pas été remplacés. Cela fait deux trous bleus dans le paysage. Pas de temps à perdre pour les remplacer, ni pour s’y reposer. Il faut tracer, il faut avancer, vivre avec son temps, innover, détruire, encaisser. Les uns du fric, les autres des coups durs. Il a même été question dans cette ville d’Andernos, vivant au rythme des marées du Bassin d’Arcachon, de mettre un terme à coups d’explosifs à celles-ci afin de retenir le plus longtemps possible le touriste dans son jus salé. Si le Qatar accueille le démontage intégral de cette ancienne cité charmante, comme il pourrait accueillir Venise, avec en prime une imitation du rythme des marées, après tout… il deviendrait le musée des paysages morts exportés. Il faudrait vite les repeindre s’il s’avérait qu’ils meurent une seconde fois. Hélas, ces nouveaux tableaux posthumes ne pourraient plus servir de matrice pour reconnaître ce qui aurait disparu.

Le paysage n’est peut-être pas qu’une enfance, un cadre reproduit, une image d’Épinal, au pire un encart publicitaire. Il a ce pouvoir magique d’ouvrir un paysage intérieur, d’activer une aptitude à vivre, à s’immiscer hors-cadre, par effraction, sans même y prendre garde. Nous sommes condamnés à inventer par la découpe un monde inaccessible car réductible à notre seul regard. Sans être illuminé, ni sous l’emprise d’hallucinogènes, il est possible d’habiter sa vision intime du monde quand bien même elle serait à son insu empreinte de pigments extérieurs. Séraphine de Senlis n’avait vu, avant de commencer à peindre, que des vitraux d’église. Mais elle s’y est retrouvée. Il est ainsi merveilleux que ce qui existe déjà puisse naître pour la première fois au cœur d’une sensibilité vierge. Sans être Séraphine, et à moins d’être totalement scellé par le déjà vu, le déjà ouï, on ne peut être par rapport au monde sans un point de vue ou un point de l’ouïe très singulier. Car il est aussi des paysages sonores à explorer, qui, en aveugle, éclairent des paysages mentaux. Ce sont des fenêtres, ces espaces cristallins qui ferment en l’ouvrant une maison intime. On y reconnait certes des configurations apprises et l’on tentera même de dompter le rêve sonore inconnu en le faisant entrer dans un cadre familier, jusqu’à ce que finalement, on se laisse emporter où l’on ne sait. Cela s’appelle toujours la poésie.

Un paysage, c’est une histoire, une vadrouille intime, un havre ou peut-être un enfer où méditer, une pièce qui ne parvient pas toujours à trouver sa place au sein d’un gigantesque puzzle qui s’acharne à découper ses pièces au cutter, quitte à les défigurer. Ce paysage plein de trous est un chantier suicidaire mis en branle par la hâte du gain. Une dévastation. Il faut peindre ce paysage, avec ses trous, l’attirer sur la toile pour l’empêcher de tout enlaidir, de tout détruire. Dans Comment Wang-Fô fut sauvé, de Marguerite Yourcenar, le disciple décapité rejoint son maître dans sa toile envahie par une mer de jade bleue. La barque peinte les sauve de la rage de l’Empereur. Notre accès au monde ne passe que par les paysages du rêve. Il en est sans doute de même pour tous les organismes sur terre mais notre vision du monde est tellement spéculaire que nous sommes incapables d’imaginer les paysages que voient ou dont rêvent les ascidies, le bourgeon d’orme, le rhinocéros.

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