[Chronique] Etienne Ruhaud, LE PÈRE-LACHAISE SURRÉALISTE, par François Audouy

[Chronique] Etienne Ruhaud, LE PÈRE-LACHAISE SURRÉALISTE, par François Audouy

septembre 17, 2026
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[Chronique] Etienne Ruhaud, LE PÈRE-LACHAISE SURRÉALISTE, par François Audouy

Etienne Ruhaud, LE PÈRE-LACHAISE SURRÉALISTE, éditions Complicités, coll. « L’Art de transmettre », été 2026, 500 pages, 25 €, ISBN : 978-2-38647-822-2.

 

Sixième livre du poète, romancier, critique et éditeur Etienne Ruhaud, Le Père-Lachaise surréaliste se veut d’abord une balade dans les allées du mythique cimetière de l’Est parisien, à la recherche des sépultures d’anciens acteurs du surréalisme ou de personnages ayant gravité plus ou moins lointainement autour de cette comète inévitable de la première moitié du XXème siècle. Le choix du Père-Lachaise, du propre aveu de l’auteur dans son avant-propos, n’avait rien d’évident, puisque peu de “stars” du mouvement défini en 1924 par le premier Manifeste d’André Breton y reposent (ce dernier est d’ailleurs enterré au cimetière des Batignolles). Le Père-Lachaise surréaliste, somme de recherches impressionnante, évolue dans un second temps vers différents “lieux de mémoire”, du cimetière Montparnasse à celui de Thiais, “le plus glauque”.

Vedettes, simples acteurs de second rôle et même figurants du mouvement s’y côtoient post-mortem sans hiérarchie apparente, et Etienne Ruhaud détricote les rapports complexes, souvent violents entre les surréalistes (beaucoup de brouilles, suivies ou non de réconciliations, ponctuées de pamphlets incendiaires comme le célèbre Un Cadavre, où un petit groupe d’exclus règle ses comptes avec le Pape Breton). Au Père-Lachaise reposent tout de même Apollinaire, inventeur du terme de surréalisme dans sa pièce Les Mamelles de Tirésias en 1917, Paul Eluard (dont l’étonnant poème dédié à la belle Lise Deharme est cité page 54) ou encore Michel Leiris. Sans oublier Max Ernst, le lettriste Isidore Isou (adoubé puis renié par Breton), des membres du surréalisme tardif comme le poète Alain Jouffroy ou des précurseurs comme Raymond Roussel, fantasque et richissime dandy, auteur des “déconcertantes mais magnifiques” Nouvelles Impressions d’Afrique. Le Père-Lachaise surréaliste réhabilite aussi des figures de femmes souvent réduites au rôle de muses quand elles étaient des créatrices, de Lise Deharme à Unica Zürn, de Sonia Mossé à Bona Tibertelli de Pisis, artiste peintre et poétesse, grand amour d’André Pieyre de Mandiargues. Nous y croisons d’attachants dandys, comme le dilettante Max Morise, amant de Simone Breton, ou le bibliophile Lucien Biton, des photographes comme Man Ray ou Jacques-André Boiffard (auteur des illustrations de Nadja), des militants comme Pierre Naville, des grands ancêtres comme Gérard de Nerval (cité par Breton dans son Anthologie de l’humour noir) et même des cinéastes érotiques comme Jean Rollin.

A mesure que nous nous décentrons du centre de gravité parisien (la tombe d’Aragon est située dans les Yvelines, celle de Chirico à Rome ou celle de Buñuel  en Espagne), nous croisons nombre de destins brisés, fracassés par la guerre (Robert Desnos et Benjamin Fondane, morts en camps), la folie (l’emblématique cas Artaud mais aussi Léonie Delcourt, modèle de Nadja de Breton), la drogue (les poètes du Grand Jeu, René Daumal et Roger Gilbert-Lecomte), sans compter les maudits ultimes, ceux dont la sépulture demeure introuvable (Lautréamont, jeté dans une fosse commune parisienne ou Lorca, assassiné par des miliciens franquistes dans la région de Grenade). Tout le monde n’a pas la chance d’avoir la belle fin du peintre André Masson, retrouvé mort dans son sommeil à l’âge de 91 ans, un livre ouvert sur sa poitrine.

En ce sens, la brève conclusion du livre opère un dézoom intéressant. Si la plupart des artistes qui peuplent les cimetières ont été “totalement oubliés par le grand public”, les ressusciter un instant est le contraire du nihilisme ou de la nécrophilie, car “la création est certainement un but en soi”, de même que la transmission. Ainsi, le mouvement surréaliste, officiellement clos par le poète Jean Schuster en 1969, continue aujourd’hui d’étendre ses ramifications, ayant modifié en profondeur nos perceptions non seulement de l’art mais de la liberté, du rêve, des conditions même de la vie. Loin d’une fascination morbide, Le Père-Lachaise surréaliste réussit donc sa mission : redonner vie à de belles figures effacées. Sublimé par les illustrations, sobres et puissantes, de Jacques Cauda, cet ouvrage sensible et érudit témoigne d’une “recherche infinie” et d’une tendresse tant pour les “petites mains” du surréalisme que pour ses figures de proue. Et donne envie, à notre tour, de nous promener dans les cimetières, peuplés de morts bien vivants.

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