Jean-Michel Espitallier, Vannina Maestri, Jacques Sivan & leurs complices, Java 1989-2006 : l’anthologie, Flammarion, en librairie depuis le 25 février 2026, 492 pages, 28 €, ISBN : 978-2-0804-3707-5.
[Sur AOC (lecture gratuite en laissant son adresse mail), lire l’entretien de Jean-Michel Espitallier avec Fabrice Thumerel, paru le 22 mars 2025 : « La poésie nous paraissait une chose trop sérieuse pour la laisser entre les mains de gens trop sérieux »]
En ce premier versant d’un siècle qu’on n’ose dire « nouveau », dans la mesure où les milieux culturels du moderne Occident voient le triomphe d’une révolution conservatrice, tandis que dans l’espace poétique français se sont imposées des formes lyrico-ombilicales, on aimerait croire que la parution d’une telle anthologie et la nomination de Jean-Michel Espitallier à la présidence de la Commission Poésie du CNL marquent un nouvel élan. Car, avec cette somme regroupant plus de quatre-vingts écrivains et enrichie grâce à la reproduction de nombreux documents d’époque, c’est tout un monde créatif qui reprend vie : sans verser dans la nostalgie, quelle fraîcheur se dégage de cette revue postmoderne qui s’est différenciée des dernières avant-gardes façon Tel quel (1960-1982) et TXT (1969-1993) par son refus de l’esprit de sérieux, son abandon d’un certain théorrisme et de la forme même de la revue groupusculaire ! Il s’agit bien de faire la guérilla, certes, mais à la manière de Pinocchio et sans oublier « la farce-et-attrape »…

Les trois fondateurs : Jean-Michel Espitallier, Jacques Sivan et Vannina Maestri.
En 1989, Jean-Michel Espitallier et Jacques Sivan (1955-2016), tous deux vite rejoints par Vannina Maestri, se lancent dans ce qu’ils n’imaginent pas être une longue aventure qui marquera l’histoire de la poésie contemporaine : Java, ce sera 28 numéros (dont cinq doubles) en une bonne quinzaine d’années (1989-2005). Ce semestriel qui obtiendra en 1998 le Prix de la revue de création se distingue d’emblée par son titre, empreint de légèreté : à l’enseigne JAVA, on n’est pas sérieux quand on a trente ans… On y danse, on y danse… tous en rond. Point. Mais est-ce une carmagnole littéraire en cette fin de siècle où l’on commémore en grande pompe le bicentenaire de
la Révolution française ? Autrement dit, la France littéraire s’emmerde-t-elle à ce point qu’il faille la faire danser ? À qui fait-on danser la carmagnole ? D’emblée, le ton est donné, avec un programme minimum : « Si créer une revue relève forcément du « faire », disons sans ambages qu’il sera ici question de « faire la java ». Et si dans le « faire » il y a forcément la notion de lieu, il va sans dire que dans « faire la java », c’est la multiplicité des lieux de paroles qui fera Java. » Et le moins que l’on puisse dire, c’est que les premières livraisons affichent une désinvolture certaine : « revue de mauvais genre », « Revue garantie sans couenne », « revue qui met les boules »…
Chaque numéro comporte un ou plusieurs petit(s) dossier(s), des textes de création et de réflexion critique, des discussions(s) et/ou entretien(s)… Au sommaire des premiers numéros : Zanzotto, Ernaux, Maulpoix, etc. (n° 1) ; Portugal, Lucot, Jouet, Joyce, etc. (n° 2) ; Butor, Trakl, Parant, etc. (n° 3) ; dossier sur les objectivistes américains (n° 4) ; Safran, Prigent, etc. (n° 5)… En une décennie, Java a contribué à faire connaître une nouvelle génération de poètes, trentenaires dans les années 90 et quadra au début du siècle, dont certains sont considérés aujourd’hui comme majeurs : en plus du trio fondateur, Pierre Alferi, Philippe Beck, Patrick Beurard-Valdoye, Olivier Cadiot, Anne-James Chaton, Christophe Fiat, Jérôme Game, Isabelle Lartault, Cécile Mainardi, Katalin Molnár, Charles Pennequin, Véronique Pittolo, Anne Portugal, Nathalie Quintane, Christophe Tarkos… Et même la suivante, avec Sylvain Courtoux (le Grand Oublié de l’anthologie !), Antoine Dufeu, Cyrille Martinez, Daniel Pozner, Emmanuel Rabu, Vincent Tholomé…

5 mai 1999, « Java fait son cirque » au Centre Pompidou (© photo de Jan Mysjkin). De gauche à droite et de haut en bas : Jacques Sivan, Vannina Maestri, Christophe Marchand-Kiss, Katalin Molnar, Philippe Beck, Christophe Tarkos, Jean-Michel Espitallier.
C’est bel et bien au tournant des vingtième et vingt-et-unième siècles que tout se décante. Les jeunes revuistes prennent une telle place dans l’espace poétique que Christian Prigent en interpelle certains dans Salut les modernes (POL, 2000). Quoique n’étant pas vraiment la cible, mais accueillant quasiment tous les poètes interpellés, Java décide de répliquer en ouverture du numéro 21-22 (printemps-été
2001) par un anonyme « fax-simulé d’une lettre de Christian Prigent à ses amis de Java », qui caricature l’avant-gardiste en lui faisant tenir un discours dont l’extrême naïveté se retourne contre lui. Un discours qui, bien entendu, met en valeur la revue : « Voici que votre Java, dont le titre annonce la couleur, se met à casser les jouets bien solides des années 70. Veut tout remettre à plat sans rien mettre de côté. Pour qui chapelle littéraire et a priori politique ne présentent aucun intérêt. […]. Pas une couverture identique à l’autre. Pas de manifeste (ou si peu) affiché à l’entrée. Le lecteur est condamné à se faire lui-même son opinion au fil des parutions. Nos positions, autrefois, avaient au moins l’avantage d’être claires […]. De-ci de-là, on pouvait même en changer lorsqu’on se trompait (l’erreur est humaine). » Ces néo-Modernes autoproclamés cherchent à ancrer le poète dans une période révolue, celle d’avant-gardes théoriques qu’ils tournent en dérision ; aussi en font-ils un produit des années 70 : « ayant sucé le lait du matérialisme dialectique », il a gardé « une vision binaire du monde, lequel fonctionne selon deux catégories distinctes et irréconciliables : le sujet/le réel, la mère/le fils, l’homme/la femme, etc. » (p. 3) ; sans compter que, trois pages plus loin, ils le font patauger « dans les tripes, la merde, la matière, l’abject » (« […] Lacan canal anal […] »)… En outre, ils voient dans Salut les anciens le résumé d’une trajectoire qui le fait passer de l’expression d’un « fond pulsionnel » à la suggestion de l’aura du réel. Enfin, ils insistent sur la situation ambiguë de celui qu’ils ont présenté comme un pédagogue nostalgique du sens et un spécialiste en palinodies ; pour eux, ce déchirement entre ancienne et nouvelle avant-garde explique ce qu’ils présentent
comme une contradiction : « Comme je l’écris : « On disait les avant-gardes mortes. Mais non, elles ne cessent de revenir ». On ne m’en voudra pas pourtant d’avoir affirmé quelques pages plus tôt : « […] il n’est évidemment plus possible de soumettre l’effort-au-style à ce volontarisme puritain qui programma naguère le geste « avant-gardiste » » (p 4). (En fait, la première phrase est un constat qui concerne Formules et Poezi proleter, tandis que la seconde est une prise de position théorique).
Comme l’affirme malicieusement Jean-Michel Espitallier dans « Après les avant-gardes » (n° 16), ce « bordel organisé » vise à « inventer aujourd’hui l’invention de l’après-invention qui est dans aujourd’hui ». Histoire de se démarquer des années Tel quel et TXT, tout en se situant en droite ligne des pratiques de détournement dadaïstes et du cut-up (Burroughs et Cummings)… La modernité de Java n’est pas celle des dernières avant-gardes, par le fait même qu’elle privilégie une esthétique du bricolage et de l’hybridité. Dans le même numéro 16 de 1997, c’est sans doute Olivier Cadiot qui cerne le mieux la singularité des principaux poètes de la revue : son « Test machine Java » met en avant le fonctionnement de « ces nouveaux moteurs » qui « combinent puissance d’accélération et effet de
séchage-freinage ». Entrons dans la salle des machines : « Le répétitif de Tarkos est freiné par sa boucle, le parlé-accéléré de Molnar est épaissi par l’effort de transcription, le vers baroque Beck est divisé par une glose à micro-intervalles, l’érudition de Bobillot se dévide dans le listing, le love-story de Garcia se myopise, la préciosité de Maestri bégaye, etc.
Avant même la publication de Salut les modernes, Christophe Tarkos affirmait dans Pan (POL, 1997), non sans tourner en dérision le discours-manifeste avant-gardiste : « On dit le mot avant-garde pour dire les inventeurs, un endroit après les avant-gardes est un endroit sans inventeurs. […]. Je ne comprends pas après les avant-gardes, je ne comprends pas non plus après les révolutions […]. Je suis l’avant-garde en 1997. […]. Mot d’ordre : Pan et pan ; But ultime : Plaquer la plaque ; Prise de pouvoir : immédiate. Ce qui plaque la conscience est bon. Il faut une sacrée dose pour décoller » (pp. 35-36). C’est ce genre d’antagonisme positionnel qui constitue le moteur de l’histoire de la littérature : dans Le Champ littéraire français au XXe siècle (Armand Colin, 2002), j’ai eu l’occasion d’analyser cette querelle entre Modernes et néo-modernes.
Soirée d’anthologie : Java (1989-2006)
Mercredi 20 mai, Maison de la poésie Paris à 20H30 : réserver
Rencontre proposée par Anne-Christine Royère et Fabrice Thumerel

Une fois n’est pas coutume : on vous propose de faire la java à la Maison de la poésie…

– Lectures de Vannina Maestri, Yves Di Manno
– Vidéo Natacha Nisic & Christophe Marchand-Kiss
– Lectures de Jean-Michel Espitallier, Anne-James Chaton
– Table ronde
– Dialogue avec le public
– Final surprise
![[Chronique – NEWS] Fabrice Thumerel, Autour de l’anthologie JAVA (1989-2006) : 1/ une soirée d’anthologie](https://libr-critique.com/wp-content/uploads/2026/05/band-MPP_JAVA.jpg)