[Dossier] Guillaume Belhomme, CAPHARNAÜM EN DO (Variations autour de Jacques-Henri Michot, 6 / 13)

[Dossier] Guillaume Belhomme, CAPHARNAÜM EN DO (Variations autour de Jacques-Henri Michot, 6 / 13)

mai 8, 2026
in Category: chronique, UNE
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[Dossier] Guillaume Belhomme, CAPHARNAÜM EN DO (Variations autour de Jacques-Henri Michot, 6 / 13)

Non, l’homme ne sera jamais libre sur terre.
C’est le triste captif du mal, du bien, du beau.
Il ne peut devenir, c’est la loi du mystère,
Libre, qu’en devenant prisonnier du tombeau.

Eschyle, de Jersey, via Hugo.

 

Des mètres de notes, de citations, de courtes remarques, de collages aussi remplissent un grand cahier. J’avais décidé de couleurs et elles sont encore là : noir, rouge, vert, bleu – ne manque que le violet pour qu’elles rappellent toutes celles des couvertures des livres de Jacques-Henri Michot relus afin de mieux lui rendre hommage. Rouvert ce grand cahier, des mois après avoir été glissé sous deux ou trois autres, les couleurs étaient là encore, toutes mais désormais mélangées : la signification de ce bleu, de ce vert… oubliée. Je m’étais bien juré, c’est dire, de ne plus jamais donner dans l’hommage « à la manière de » depuis cette mésaventure Reznikoff. Je m’étais même juré de ne plus jamais donner dans l’hommage tout court. Mais voilà : les couleurs ne sont plus là pour m’aider et puis il s’agit d’évoquer la musique qui habite Jacques-Henri Michot. Il suffira, à sa suite et même à son invitation, de suivre le conseil de Flaubert : Une vieille idée m’est revenue […] Il faudrait que, dans tout le cours du livre, il n’y eût pas un mot de mon cru.

Ici : non pas « pas un mot de mon cru » mais « quel mot de mon cru donc ? » Car s’il y aura citation, cette citation sera-t-elle seulement tirée d’un livre de Jacques-Henri Michot ? Et quand ce sera le cas, qui aura bien pu l’écrire ? Un fac-similé de toutes ces notes prises à la relecture pourrait m’éviter un fastidieux travail d’édition : la lectrice, le lecteur, viendra y voir et pourra emporter ce qu’il y était venu chercher, comme à son habitude. Un fac-similé ou sinon un fatras assourdissant : Faire comme si les mots importaient, y croire et se laisser faire / porter ; rien ne consolera mais alors l’expérience est grisante : enivrez-vous, Charles, mais en vain : j’avais besoin de phrases, je les ai prises où elles étaient – rapportée en vert, l’injonction serait de Bernard Noël.

Capharnaüm. Ici un collage (un uppercut manque de beaucoup un visage fait d’un peu de celui de Wittgenstein et d’un peu de celui de Bloy) et derrière la rumeur du « fameux chanteur à voix quadruple » des Impressions d’Afrique, c’est un sifflement tenace : sans doute les sanglots longs des acouphènes. Jacques-Henri Michot en souffre comme moi, je crois savoir : depuis cette balance et ce concert auquel j’ai assisté adolescent, je n’ai plus jamais entendu le silence. Même chez John Cage, même chez Mozart. Jamais plus je n’entendrai le silence. N’importe quel silence, que le silence existe ou non. Alors la gêne on la tapisse : de bruits divers, commandés ou accueillis avec intérêt, ou bien de musique, quand c’est possible. Sur le long sanglot, d’autres notes dont la somme emportera le long sanglot. Est-ce de trop avoir écouté Schoenberg, Haydn, les chants glanés par Bartók… dont se plaindront ad vitam Michot et son oreille ?

Une nuit de juillet, il écrit par exemple un sifflement me déchire l’oreille gauche mais il ne faut pas écrire me déchire car je risque ainsi… De nuit, la petite musique : une note tenace sortie d’on ne sait où, qui ne vous réveille pas forcément mais qui vous attend. Qui vous attendra toujours. Quelle note, d’ailleurs ? Michot n’en dit rien quand il se plaint plus loin d’entendre chez Mendelssohn un si bémol en lieu et place d’un la puis recopie un passage du journal de Sviatoslav Richter dans lequel on peut lire à notre tour mon ouïe déforme tout désormais d’un ton. Et pour d’autres raisons Ravel à la fin de sa vie incapable de reconnaître la moindre note inscrite : partitions de notes muettes qui envient soudain celles, innombrables, des non-partitions…

Celles du jazz, par exemple, qui prend presque toute la place dans God Bless America – voilà pour mon entrée dans le monde de Jacques-Henri Michot qui s’empresse d’y citer Geronimo : I was born on the prairies where the wind blew free. Un petit livre vert où je trouvais combien de noms qui « soufflent free » : Je m’écorche aux cristaux qui dansent dans mon corps, écrivait Roger Gilbert-Lecomte, autre référence commune, mais cette fois c’est moi qui cite, je le sais, même si nous ne sommes pas là pour parler littérature. Au jeu des listes et des emprunts, on sait que le lecteur se cherche plus encore que partout ailleurs dans la chose écrite : il approuve, consent, refuse ou encore met de côté un conseil pour plus tard (et l’écriture torrentielle de Michot n’est pas avare de conseils). J’approuvais donc : Ornette Coleman, Eric Dolphy, Joseph Jarman, Jackie McLean, Cecil Taylor, Mal Waldron mais aussi John Cage, Kurt Cobain, Jimi Hendrix, Fugazi, Morton Feldman, Terry Riley, Edgar Varèse… Les noms, les références, se télescopent : Mais quel était donc l’air des Noces que Rosa Luxembourg chantait aux mésanges…

« Cela peut être du chant traité par masses », explique Varèse – là, c’est encore moi qui travaille, travaille ou me souviens, alors qu’à cette heure l’envie me prend de tout bâcler : tout ce travail, à bâcler : j’en ai déjà fait l’expérience : trois livres de notes et vingt pages de résidus : penser quand même à bien se débarrasser des notes après coup, qu’elles ne viennent pas grossir le lot des archives surabondantes qui un jour auront raison de toutes les gravités (« croulera le monde d’avoir trop gardé » ai-je noté sous un dessin de chien qui sait écrire et n’y a pas encore renoncé). Les livres de Michot pourraient d’ailleurs permettre d’alléger tout ça : suffirait de lui faire confiance, de garder ses livres et seulement ses livres après en avoir fait disparaître toutes les sources. Les archives au régime, Méthode Michot. Voilà pour la littérature – dans le cahier aussi, au crayon à papier ou de bois : « Ô putain, Sophocle, j’en peux plus d’ce mec », m’a faut-il croire avoué Prudence le 24 juillet 2024.

Mais pour la musique comment faire ? Près des dunes de La Palue peintes par Odilon, Mary Wigman, pourtant pas invitée, entame une danse sur le bruit des vagues. C’est un 24 avril : Au jour dit, Jacques-Henri Michot siffle Mozart avec Arno Schmidt, évoque avec le même appétit Alban Berg, Colette Magny ou Jean-Louis Chautemps célébrant le Nietzsche compositeur, et puis cite George Perros : Berio, Nono, Pousseur, etc. Même Mozart. Même Mozart et Même lieu que celui d’où chaque jour il s’en allait errer : Au jour dit, c’est aussi Samuel Beckett inquiet de la qualité sonore de ses œuvres théâtrales et filmiques. Quelques chants de révolutions, encore, et combien d’heures passées à écouter la radio. Puis il chercha du réconfort en songeant que son souvenir du dehors laissait peut-être à désirer.

Soubresauts refermé, cahier rouvert : sur le corps dessiné d’une autruche, la tête de Charles Cros. Sur la page d’à-côté, « un mot de quoi ? comment ? une ligne de qui ? » : Imaginez-vous que je me suis réveillé à 6h15 avec dans la tête le début du Quatuor opus 54 n°1 de Joseph Haydn. Voilà bien une chose qui n’est pas près de m’arriver. Mais c’est dans Comme un fracas, « cette chronique », que Michot explique aussi : … c’est justement en 1992 qu’un acouphène, mot qui ne sonne pas mal du tout mais intense inconvénient et même disons-le intense saloperie s’était logé dans mon oreille gauche où ai-je donc lu que l’affection de l’oreille gauche est un signe de mélancoliebref cet acouphène un sifflement aigu dont la conscience était et est toujours plus ou moins vive selon les moments la fatigue et l’angoisse… C’est donc la même année que lui que j’ai déniché le mien, d’acouphène, du moins le tout premier de ceux que j’emporte partout avec moi. Celui-ci est en do (ce qui est bien pratique il faut l’avouer) quand celui qui mena Smetana jusqu’à la surdité, m’apprend Comme un fracas, jouait un mi.

Dans ce même livre, Michot évoque Maria Youdina enregistrant Mozart pour le seul Staline ou la mort de Billie Holiday, se promet d’écouter Dolphy davantage, interroge la solitude de Purcell avant d’imaginer un partage à distance : … j’ai tout lieu de me demander si vous éventuelle lectrice et vous éventuel lecteur aurez à la lecture de ces lignes la curiosité d’écouter le Largo Cantabile e mesto ainsi que le Mennetto (Allegro) du Quatuor opus 76 n°5 de Joseph Haydn. Je n’ai pas gardé le souvenir d’être allé entendre ce Largo Cantabile, Michot a peut-être trop insisté pour cela. Mais j’ai suivi d’autres conseils : sonate pour piano et violoncelle de Beethoven, Myrthen de Schumann (car Schumann et la musique de Schumann auront accompagné ma vie presque en entier), Ich wandte mich und sah an alles Unrecht, das geschah unter der Sonne de Zimmermann, dernier récital de Dinu Lipatti ou Psaume 130 de Schoenberg dont Comme un fracas rapporte la terrible sentence : Le premier devoir du maître est de précipiter l’élève dans une certaine agitation. Comme Schoenberg son élève Michot plonge son lecteur dans une certaine agitation : chronique, journal, éphéméride, liste infinie, revue de presse… C’est cacophonique, pas silencieux tout ça. Heureusement que partout dans l’œuvre de Michot la musique rôde.

Comme Joseph Haydn composant pour automates dans la bibliothèque des Esterházy, Jacques-Henri Michot arrange, à proximité de ses lectures, une fabuleuse musique d’attente. Celle-ci va au rythme de ses souvenirs et de ses découvertes et souvent prend des airs de Tombeau : après Ronsard c’est Lully, Couperin, Debussy… et maintenant Michot lui-même. Tombeau des jours qui passent et dont les accumulations compulsives expliquent comme elles peuvent : Stop à mon goût, mon amour, ma passion pour l’accumulation, pour la saturation écrit-il dans Derniers temps. Alors silence : une noire de silence : Reste que je n’éprouverai sans doute pas le désir de mourir par ma volonté propre tant que je pourrai conserver l’espérance de te revoir. Une noire de silence, le temps d’un soupir.

Eternel silence en do, pour moi. De jour, la petite musique : une note tenace sortie d’on ne sait où. Tapissons. Ici, j’apprends que Michot vient de réécouter l’album qui s’est d’abord appelé Ghosts, titre qu’une réédition a transformé en Vibrations. Tombeau d’Albert Ayler. Là, qu’il a écouté dans l’ordre de leur enregistrement tous les morceaux joués le vendredi 1er novembre 1961 au Village Vanguard par john coltrane en compagnie d’eric dolphy (…) Tombeau de John Coltrane. Tombeau d’Eric Dolphy. Ailleurs, il aura expliqué : John William Coltrane qui aura quatorze ans dans quinze jours joue pourquoi pas ce soir-là du saxo alto dans le William Penn High School Band qu’il vient de monter à Hamlet où il est né cela ne s’invente pas. Ce qui ne s’invente pas non plus, c’est que Coltrane aura plusieurs fois enregistré l’air qu’avait l’habitude de chanter le père de Jacques-Henri Michot : Vilya, ô Vilya, ô mon cher tourment / Écoute la voix de ton pauvre amant… Trane en Veuve Joyeuse : « Vilia », mélodie de Franz Lehár réinventée par John Coltrane, est d’ailleurs le seul jazz d’opérette qui vaille. Et quand ce n’est pas le père que Michot interroge, c’est le fils : La première musique qu’ait entendue le nouveau-né, ne serait-ce pas, enregistrée sur cassette, la Partita N°I de Bach, en si bémol, dans l’interprétation de Dinu Lipatti ?

Come Ye Sons Of Art, tapissez encore : dans ABC de la barbariecomme un dictionnaire de tourments, de formules rebattues, de figures imposées, de désastres majeurs… Rouvrir ce grand cahier, relire ses notes, c’est presque sans arrêt se demander qui les a écrites –, Michot glisse d’autres musiciens de jazz : figures de Duke Ellington, de Thelonious Monk et d’Ornette Coleman dont il fête les 79 ans sous la forme d’une note laissée le jeudi 19 mars 2009, note qui finit ainsi : et j’accroche dans mon bureau une photo récente d’ornette coleman avec chapeau de cuir et moustache. Peut-être est-ce cette même photo de Jimmy Katz qu’un hebdomadaire – finalement corruptible – fera paraître quelques semaines plus tard avec mon interview du saxophoniste, alors 79 ans en effet : « En fait, je suis comme tout le monde : je me fais ma propre idée de la musique, il me reste à la rendre agréable et à la partager. » C’est la sage réponse de Coleman à la belle constatation d’Adorno : Aucun artiste n’est capable par lui-même d’abolir la contradiction entre l’art déchaîné et la société enchaînée ; tout ce qu’il peut faire, c’est contredire la société enchaînée par l’art déchaîné, et là encore il faut qu’il désespère…

Come Ye Sons Of Art, mais suffit : Peut-on se dire poète sans avoir écrit de chansons ? demande Roger Gilbert-Lecomte à Benjamin Fondane. Décision de suspendre cette chronique, de la suspendre sur la musique de haydnécrit Michot dans les dernières pages de Comme un fracas avant de poursuivre : il y a un an je m’étais réveillé avec les premières mesures du quatuor opus 54 n°1 de haydn et avais à 6h30 entrepris de rédiger cette chronique… Voilà bien une chose qui n’est pas près de m’arriver : « Lonely Woman » à la place – chantée par Ornette et Don Cherry, paire que John Lewis, autre homme de la Renaissance partagé entre classique et jazz, célébra en son temps : « Je n’ai jamais rien entendu de tel. Ce sont presque des jumeaux, ils jouent ensemble comme je n’avais encore entendu jouer personne. » Mais suffit : décision de suspendre cet hommage à la musique de Jacques-Henri Michot, de le suspendre sur la musique non de Haydn mais de Coleman : « Midnight Sunrise » maintenant. Auprès des Master musicians of Jajouka, c’est Ornette qui gomme un peu de ce do tenace, éteint pour un temps cet autre acouphène en sol… Capharnaüm ? Toujours, que le silence existe ou non. Et quand reviendra l’heure où le désir de musique se collette à l’impossibilité de choisir « laquelle, de musique », c’est à coup sûr dans le capharnaüm de Jacques-Henri Michot qu’on retournera chercher conseil.

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