« C’est pourquoi, pour l’art, être impartial signifie seulement : appartenir au parti dominant. » (Bertolt Brecht, Petit organon pour le théâtre)
Ami des Straub, Jacques-Henri Michot écrit pour la classe ouvrière allemande des années 1920, pour tous ceux qui lui restent fidèle, pour les combattants de la dignité, pour ses maudits frères humains contemporains.
Il était mon professeur de littérature allemande à l’université de Lille III, dispensant un cours sur La Bonne âme du Se-Tchouan, de Bertolt Brecht.
Lorsque la Guerre du Golfe éclata, et que la France décida de participer en janvier 1991 à l’opération Tempête du désert, le cours s’arrêta, ou plutôt se poursuivit d’une autre façon.
Indigné, Jacques-Henri Michot se tenait la gorge, regardant les étudiants avec effroi : il fallait penser l’événement, ne pas nous laisser contaminer par la propagande guerrière, reprendre Brecht, le lire plus intensément encore, ne pas ciller, encore moins vaciller, tenir sur nos principes.
Sa position éthique était une leçon, sa façon de faire face à l’événement ne m’a pas quitté.
Jacques-Henri Michot est un veilleur.
Bon qu’à ça, disait Beckett, à juste titre.
C’est peu, c’est beaucoup.
« Dites-moi, demandait Joseph Joubert à ses lecteurs, à ses amis, aux inconnus, aux poètes, ce qui se passe sur la terre. »
Dans ce monde effondré, dans la progression quotidienne de l’abjection nationale, il y a une poignée de livres aussi essentiels que rares, notamment Un ABC de la barbarie et Comme un fracas chez Al Dante (1998 et 2009), et chez Nous, Derniers temps, journal de notre époque, lieu d’expérimentations textuelles doublées d’une autobiographie jazzée – une mère couturière, un père instituteur.
Un recueil, des fragments, des miscellanées, un chantier, un laboratoire, une chronique, un diary, un capharnaüm (sous-titre de l’opus magnum) soutenu, précipité, par un art du montage cut filé.
Les notations précises concernant la littérature, le cinéma et la musique se mêlent, dans une vaste orchestration répondant par l’intelligence sensible au chaos actuel.
Un livre testamentaire ? Peut-être, surtout pas, mais à la façon du héraut confiant dans la possibilité des mots de toucher d’autres êtres prêts à relever le flambeau des plus nobles valeurs.
« Et il va écrire, tenter d’écrire sous Macron. »
Il ne faudrait d’ailleurs pas qu’il meure sous Napoléon le petit, ce ne serait pas honorable.
Un ouvrage de cinq cents pages (juin 2017 – octobre 2020), surchargé oui, comme un fardeau, comme une barque au moment de couler, mais finalement résistant à la fureur des flots.
Beckett, compagnon quotidien, est appelé, mais aussi Michel Leiris, Georges Perec, Thomas Bernhard, Albert Ayler, Franz Kafka, Howard Zinn, Jean Genet, tant d’autres arpenteurs de crêtes.
Tant que nous parlons des morts – ainsi de l’Abbé Bonpain, fusillé en mars 1943 pour actes de Résistance –, ceux-ci vivent encore, voilà l’un des enjeux majeurs de l’effort d’écriture, de recherche et de remémoration de Jacques-Henri Michot.
Comment s’en sortir ?
Combien reste-t-il de cigarillos à griller ?
Attentats terroristes, guerres, conflits : l’écrivain se doit d’être à la hauteur du crime, et de faire un bond hors du rang des meurtriers.
Littérature et mal sont liés parce que l’impossible nous étreint, nous étouffe, nous force au silence – à déchirer.
Des exilés, des oubliés, des méprisés.
La première personne sera employée, oui, mais au nom de tous.
Un ami passe à l’improviste, dans l’appartement ou le journal en cours d’écriture, rien n’est meilleur.
« Dans les époques exigeant la tromperie et favorisant l’erreur, écrit Bertolt Brecht dans Essais sur le fascisme, le penseur s’efforce de
rectifier ce qu’il lit et ce qu’il entend. Il répète doucement ce qu’il entend et ce qu’il lit, pour rectifier au fur et à mesure. Phrase après phrase, il substitue la vérité à la contre-vérité. Et il poursuit l’exercice jusqu’à ce qu’il ne puisse plus lire ni entendre autrement. »
Avec Jacques-Henri Michot le lazaréen, c’est la levée des noms, des dates, des listes, jusqu’à l’hypermnésie.
Et s’il faut introduire une béance, les lipogrammes continueront le travail du sens.
L’obsession du suicide hante Derniers temps, soit la meilleure façon de rester en vie, mais aussi la fatigue, l’épuisement, le découragement, les angoisses.
Jean Ziegler est cité : « pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, il n’y a pas de manque objectif de nourriture, un enfant qui meurt de faim est un enfant assassiné. »
Jérémie/JHM : « Si j’ajoute l’état de déréliction qui est le mien (ou que je ne peux guère m’empêcher d’estimer mien…), ainsi que le mien dégoût d’un monde principalement immonde, j’en arrive, parfois, à me considérer comme un individu à bout de forces, voire au bout du rouleau. »
La vraie littérature est affaire de survivance. Sinon ? Des mignardises pour le marché des bons sentiments.
Tiens, on vient d’assassiner par injection létale au pénitencier de Jackson (Géorgie), Troy Davis, homme noir de quarante-deux ans, et innocent.
Jean-Marie Straub, le 13 octobre 1992 : « Je déteste l’époque dans laquelle je vis, et en particulier les valets de la propagande, c’est tout […] J’aime le monde, la vie et la planète. »
Le Maréchal Pétain, le lundi 17 juin 1940 : « C’est le cœur serré que je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser le combat […] »
Méfions-nous des cœurs serrés, préférons-leur les cœurs larges, élargis, agrandis.
A la façon du Je me souviens perecquien, Jacques-Henri Michot ouvre ses éphémérides, écrit Maurice Audin, allégresse de ciel bleu, Rafle du Vel d’Hiv, Adama Traoré, mort le jour de ses vingt-quatre ans, écrasé sous le poids de trois gendarmes.
Victoire sémantique : « Pour ne prendre ici qu’un seul exemple, personnel : Il se sera exempté, tout au long de son existence, d’user de l’expression : « Forces de l’ordre ». Pas une seule fois – il en a l’absolue certitude – il n’aura prononcé ou écrit : « Les forces de l’ordre ». »
Temps des grandes migrations, temps des désespoirs, derniers temps.
« Hier, auditionné par le Sénat, le ministre Gérard Collomb a estimé que les migrants jouent à comparer les différentes législations des pays, s’adonnant ainsi au benchmarking. Le 9 de ce mois, commentant, devant les sénateurs, le projet de loi Asile et immigration, notre ministre chargé des Affaires européennes avait dénoncé, elle, le « shopping de l’asile ». »
Quels liens feriez-vous, cher lecteur, entre l’expression « toi aussi tu as des armes » et « indignité nationale » ?
« Car outrage et mort ne font qu’un. »
Car outrage et mort ne font qu’un.
« Bravant les grands orages / Il vole à travers les cieux et porte / Aux amis du pays lointain / Le courrier amical » (La Bonne âme du Se-Tchouan)
![[Dossier] Fabien Ribery, Un veilleur (variations autour de Jacques-Henri Michot, 7 / 13)](https://libr-critique.com/wp-content/uploads/2026/03/band-Michot.jpg)
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Une lecture qui lave les yeux, console, redonne courage : grand merci !.