Relire Descartes
Il avait noté : Heureux qui a vécu caché. Il faisait référence à sa jeunesse, quand il avait vécu à Paris après avoir quitté le père, vite remarié, Conseiller au Parlement de Bretagne, et s’être éloigné du village de Touraine où il était né. Puis il s’engagera dans de longues études scientifiques. Il écrit : Je fermerai maintenant les yeux, je boucherai mes oreilles, je détournerai tous mes sens, j’effacerai même
de ma pensée toutes les choses corporelles.
Le corps, il faut croire, a dû souffrir. René a perdu sa mère alors qu’il n’avait qu’un an (morte de déplaisir, dira-t-il) et il a perdu sa propre fille, Francine, victime de fièvres éruptives alors qu’elle était âgée de cinq ans seulement (la plus grande douleur). René n’a pu garder un heureux souvenir de sa scolarité tandis qu’il était pensionnaire chez les Jésuites et affecté d’une santé chancelante. La vie serait tellement plus facile si l’homme n’était qu’animal, n’était que mouvement, sans être soumis aux passions de l’âme et aux émotions du cœur. S’il n’était qu’une mécanique, un automate, composé de pièces interchangeables.
Deus ex machina
Dieu, alors, dans cette affaire, est-il d’un grand secours ? Dans les constructions de Descartes, Dieu n’est pas à l’origine, il vient en dernier ressort, et comme nécessité logique. On ne le discute pas. On ne fait pas appel à sa compassion. Dans l’Europe du XVIIe siècle,
quand il est question de Dieu, la prudence s’impose, plusieurs philosophes ont été condamnés au bûcher. Descartes avance sur la pointe de sa plume d’oie. Cependant, on ne peut prétendre déchiffrer le grand livre de l’Univers sans préciser la place de Dieu dans la Création. Les mathématiques doivent permettre des inventions utiles aux marchands et aux voyageurs, mais elles sont surveillées ; on veut bien favoriser les calculs d’arithmétique (et on saluera l’invention de la machine à calculer de Blaise Pascal, la « roue pascaline »), mais quelqu’un qui déclare j’ai appris qu’il n’y a rien au monde de certain devient bientôt suspect. Il faudrait vite ajouter « sauf Dieu », sauf la miséricorde de Dieu. René n’ajoute pas, dans sa vision Dieu est en quelque sorte « expulsé » des émotions pour simplement demeurer utile au fonctionnement du théâtre du monde. Il est, je dirai, le chapiteau et la machinerie d’un théâtre ambulant où se représente la fable du monde. Au besoin, en cas de danger, on fait celui qui ne pense plus. Les animaux, c’est évident, ne pensent pas. Le plus grand préjugé de notre enfance, c’est de croire que les bêtes pensent. L’enfance, c’est vrai, est l’âge où l’on imagine que les bêtes pensent. Et l’époque de grandes douleurs ! Et de préjugés émerveillés…

Le savant fera du doute une méthode ; Gassendi mettra les pieds dans le plat : « nul ne doute des démonstrations géométriques. » (Lisez, en creux : René pourrait-il être de ceux qui doutent… de Dieu ?). Quand je relis mon Descartes, Comment peut-on être cartésien ?, publié chez Tituli en 2020, je constate n’avoir pas suffisamment mis en relief la fascination que la machine (l’automate) exerçait sur le philosophe. Mais j’ai correctement laissé entendre que cette fascination était d’obstination contre les émotions.
![[Chronique] Claude Minière, Relire Descartes : Homme et machine pour le théoricien de l’animal-machine [Dossier L’homme et la machine #3]](https://libr-critique.com/wp-content/uploads/2026/07/band_Descartes-Homme.jpg)