« Pensez aux maux dont vous êtes exempt »
Joseph Joubert, Carnets
Un petit café parisien, une salle au fond
lumière tamisée
quatre hommes.
Connais-tu Michot ?
Dans un petit café parisien, au cœur du quartier latin, quatre hommes se retrouvent autour d’une table isolée. La lumière tamisée et l’ambiance intime de la pièce semblent propices aux réflexions. Ce soir-là, ils ne sont pas là par hasard : Ils partagent une obsession commune, celle d’une entité insaisissable.
Dès le début, Beckett fidèle à lui-même, ne dit rien. En retrait, il écoute en silence. Ce silence, loin d’être un vide, est une invitation à réfléchir. Le silence est souvent plus éloquent que les mots. Les autres l’observent, à la fois fascinés et frustrés.
Il est affalé dans l’un des deux fauteuils encore libre, immobile, les yeux fixés sur le plafond. En face de lui, Leiris feuillette un carnet, l’air absent. Aucun des deux ne semble remarquer l’entrée de Michot.
— Jacques-Henri, dit une voix éthérée venant de derrière un rideau épais. Tu es venu.
Buñuel apparaît, vêtu d’un costume légèrement démodé, le regard rêveur. Un sourire ironique flotte sur ses lèvres : « Je savais que tu serais intrigué. »
— Intrigué, peut-être, répond Michot en s’installant dans un fauteuil près de Leiris. Mais certainement pas convaincu.
Buñuel hausse les épaules avec nonchalance, puis se dirige vers une petite table où une bouteille de vin rouge repose. Il en verse un verre, puis se tourne vers la porte qui s’ouvre soudain pour laisser entrer une autre figure.
Elle est immédiatement reconnaissable : Georges Perec, avec ses lunettes légèrement de travers, un carnet à la main et un sourire malicieux qui trahit à la fois une curiosité malicieuse et une intelligence aiguisée.
Ils sont tous là. Réunis dans cette salle étrange, hors du temps et peut-être même hors de tout lieu identifiable.
— Maintenant que nous sommes tous là, commence Buñuel en levant son verre, nous pouvons enfin discuter de l’objet de cette réunion. Quelque chose d’urgent. Quelque chose qui nous touche tous.
Il s’interrompt un instant, comme s’il cherchait ses mots, puis sourit à nouveau. « Il est question de ce qui nous relie tous, mais aussi de ce qui nous échappe. »
Perec éclate de rire doucement. « Le langage ? Buñuel, tu nous fais venir pour parler de ce qui nous obsède déjà tous ? Quelle originalité ! »
Buñuel secoue la tête. « Non, Georges. Ce n’est pas juste le langage dont il s’agit. C’est… le moment où il s’effondre. Où il se retourne contre nous. »
Un silence lourd s’installe. Beckett détourne son regard du plafond pour observer l’assemblée. Ses lèvres tremblent à peine, comme s’il hésitait à parler, à briser ce silence.
Beckett finit par murmurer : « Le langage n’est qu’un simulacre. On croit l’utiliser pour se comprendre, mais ce n’est qu’une prison de mots. Chaque phrase que l’on prononce est une trahison. »
Michot, plus impatient, intervient : « Une trahison, ou peut-être une évasion. Ce que tu vois comme une cage, je le vois comme un jeu. Chaque mot peut être retourné, détruit, puis reconstruit. Nous ne sommes pas prisonniers. Nous sommes des alchimistes. »
Il sort un carnet de sa poche, griffonne rapidement quelques mots sur une page blanche, fragmentée en éclats et en échos.
Leiris, attentif, lève les yeux de son carnet. « Ce n’est pas que le langage soit un fantôme. C’est que nous, en tant qu’individus, sommes traversés de failles. Les mots ne sont que des reflets brisés de nos illusions. Nous parlons pour nous dire, mais à chaque fois, c’est un masque qui parle à notre place. »
Un murmure d’assentiment parcourt la pièce. Buñuel, lucide, reprend la parole.
— Et c’est cela qui me fascine. Ce n’est pas ce que les mots disent, mais ce qu’ils cachent. Ce qu’ils laissent dans l’ombre. Le surréel n’est pas dans le langage lui-même, mais dans ses trous. Dans ses oublis. Nous parlons pour nous éloigner de la vérité.
Perec sourit, jouant avec ses lunettes. « C’est vrai. Mais le langage, pour moi, c’est aussi une construction. Un labyrinthe. Quelque chose à explorer, à déchiffrer. Il y a un plaisir dans l’agencement, dans la contrainte. C’est dans les règles que l’on peut trouver une forme de liberté. »
— Et quand les règles se délitent ? » murmure Joubert, depuis son coin. « Quand le silence s’installe ? Qu’est-ce qui reste ?
Tous se tournent vers lui. Joubert, silencieux jusqu’à présent, semble toucher un point sensible.
— Le silence , dit-il, n’est pas l’absence de langage. C’est un autre langage. Celui des ombres, des gestes, des regards. Peut-être plus authentique que tous nos discours.
Beckett acquiesce lentement. « Le silence parle plus que n’importe quelle phrase. Mais personne ne sait l’écouter. »
Un lourd silence retombe sur la pièce. Chacun semble plongé dans ses pensées, dans cette étrange danse entre les mots et leur absence.
Jacques-Henri Michot : L’érosion du langage. Quand la langue se délite… ou se dilate ?
Michot, arpenteur des mots
un dé-lien entre le mot et son sens.
La langue se dilue à mesure qu’on la délie,
mais dans cette déliquescence,
elle trouve une nouvelle forme,
une résilience sonore.
La nuit s’étend derrière les fenêtres noires, comme si le temps s’était arrêté dans ce salon. Le vin a coulé, les esprits s’échauffent, et la conversation, en apparence anodine, glisse vers un territoire plus étrange.
Georges Perec se lève brusquement, s’approche de la bibliothèque au fond de la salle. Il glisse son doigt le long des tranches des livres.
« Nous parlons du langage comme d’une structure insaisissable, mais regardez ! Il est ici, dans ces pages, dans ces signes que nous avons appris à décrypter depuis notre enfance ». Il parcourt les livres d’un air joueur, puis ajoute : « Nous avons inventé des règles pour le dompter. Sans règles, que reste-t-il ? Le chaos ? Le néant ? »
Luis Buñuel, assis dans un fauteuil, observe Perec avec amusement. « Des règles, oui… Mais qui les impose ? Toi, Georges, tu aimes les labyrinthes, tu adores te perdre dans les contraintes. Mais les rêves, eux, n’ont pas de règles. Ils échappent à tout cela. Le langage de l’inconscient est une anarchie pure. »
Buñuel se lève, se dirige vers la cheminée, et sort un briquet. Il allume une cigarette, expirant la fumée comme si elle portait un secret indéchiffrable. « Dans mes films, j’ai essayé de rompre avec ce que les mots imposent. Regarde une image… Un simple symbole peut dire bien plus que mille mots. Les mots sont une trahison. Ils réduisent l’infini de ce que l’on veut exprimer. »
Jacques Henri Michot se penche en avant, scrutant Perec avec intensité. « Tu veux parler de règles, Perec ? J’ai aussi mes propres règles. » Il arrache une page de son carnet et commence à y écrire frénétiquement, d’un geste presque compulsif :
— Dans chaque rupture, il y a une création. Dans chaque silence, un écho. Sa voix semble résonner étrangement dans la pièce, comme si ses mots modifiaient la texture même de l’air.
Michel Leiris, d’un geste apaisant, lève la main. « Attendez. Peut-être que ce que vous cherchez tous est trop complexe, trop déstructuré. Parfois, le langage est simple, brut. Ce que je cherche à travers les mots, c’est une forme de dévoilement. Ce n’est pas tant ce que l’on crée avec le langage qui importe, mais ce qu’il révèle. »
Il sort son carnet, qui semble presque aussi usé que celui de Michot, et lit à voix basse un passage intime : « Les mots que je prononce sont des mensonges qui me révèlent. Chaque phrase est une strate de mon être, une tentative d’approcher ce qui est caché en moi. »
Le temps semble suspendu. Le cercle se resserre autour de la conversation. Peut-être qu’enfin, quelque chose d’essentiel émerge. Un fragment de vérité. Un écho de ce que signifie réellement parler.
Les failles
De l’oubli
Dans l’armure
Défaillance du cœur
Prêt à défaillir
Le silence dans la pièce se fait de plus en plus oppressant. Chacun semble chercher ses mots, ou peut-être les a-t-il déjà trouvés mais n’ose-t-il les prononcer. L’ombre des livres s’étend jusque dans les esprits, comme une mer calme prête à engloutir toute tentative de réponse. Un frisson parcourt la salle lorsque Samuel Beckett, après un long moment de contemplation, ouvre enfin la bouche.
— Nous parlons tous de langage, mais au fond, ce que nous redoutons, c’est l’impossibilité de le maîtriser. Les mots sont des fenêtres vers ce que nous ne pouvons toucher, et à chaque phrase, nous nous éloignons un peu plus de ce que nous cherchons.
Il s’arrête, son visage se contracte comme s’il cherchait à extirper quelque pensée enfouie. « Le langage est peut-être l’outil de notre isolement. Plus nous parlons, plus nous nous perdons. »
Michel Leiris, le regard pensif, hoche la tête. « Le langage n’est pas seulement un outil. C’est un prisme. Ce que nous voyons à travers n’est jamais la réalité, mais une version altérée de celle-ci, filtrée par nos perceptions, nos attentes, et nos peurs. Les mots que nous choisissons ne sont jamais neutres. »
Perec, qui se tenait jusque-là dans un silence attentif, se lève soudainement, comme pris d’un éclair de génie puis tourne son regard vers les autres.
— Dans un tableau, nous voyons des signes, une scène figée dans le temps. Mais ce qui intéresse, ce n’est pas l’image, c’est ce qu’elle cache. Chaque détail est un fragment de l’histoire que nous n’entendons pas. Le langage, c’est cela aussi : des indices, des traces laissées pour ceux qui savent regarder au-delà des apparences.
— Et pourtant, murmure Buñuel en penchant la tête, parfois les mots sont si nets, si précis, qu’ils semblent atteindre une vérité brute. Une vérité qui échappe au langage dans sa forme la plus raffinée.
Il s’assoit à nouveau, un sourire amusé jouant sur ses lèvres. « Il suffit d’un coup d’œil pour voir ce que les mots ne peuvent saisir. Les images, les actes, les silences. Là réside l’essentiel. »
Jacques Henri Michot, de son côté, semble de plus en plus absorbé dans une réflexion personnelle. Il se redresse et parle à mi-voix, comme s’il s’adressait plus à lui-même qu’aux autres :
— Les mots sont des instruments puissants. Mais nous n’avons pas seulement besoin d’eux pour communiquer. Parfois, ce que l’on ne dit pas est plus évocateur que ce que l’on dit. Nous ne devons pas seulement créer des phrases, mais des espaces où l’autre peut aussi se perdre.
Un nouveau silence tombe sur la pièce, un silence cette fois-ci teinté de quelque chose de plus lourd, comme une réflexion qui pèse sur les âmes. Joubert, jusqu’alors en retrait, se penche alors en avant.
— Les mots sont nos compagnons, mais ce sont aussi nos ennemis. Nous les employons pour nous révéler, mais en même temps, ils peuvent nous trahir. Ce que nous cherchons à exprimer est souvent trop complexe pour qu’il puisse être entièrement dit. Tout ce que nous pouvons espérer, c’est qu’ils soient des éclats de vérité, des bribes de sens dans un océan d’ambiguïtés.
Tout le monde semble d’accord, mais aucun ne semble vraiment vouloir aller plus loin dans cette exploration.
À ce moment, Buñuel se lève brusquement, brisant l’immobilité. Il s’approche d’une fenêtre et regarde dehors, vers la nuit noire qui engloutit la ville.
— Quand je filme, je cherche souvent à créer un choc. Je veux déstabiliser le spectateur, l’arracher à sa conception du monde, pour qu’il voie ce qu’il ne veut pas voir. Les mots et les images, tout ce que l’on a appris à accepter comme normal, sont remis en question. C’est là que le véritable langage apparaît : celui du subconscient, de l’instinct.
Un rictus à peine perceptible traverse son visage, tandis qu’il ajoute :
— Les mots ne sont jamais que des ponts fragiles entre nous. Ce que nous cherchons à dire, c’est l’infini, l’inexprimable. C’est ce que tout créateur, tout artiste, cherche à atteindre. Une vérité qui ne se laisse pas capturer, mais qui est suggérée dans l’éclat d’un instant, dans un regard, dans un souffle.
Jacques Henri Michot se lève alors, un éclair de compréhension traversant ses yeux. Il marche jusqu’à la table, où se trouvent ses carnets, et en saisit un, l’ouvrant rapidement à une page remplie de mots écrits à la main.
— Il y a des vérités que l’on ne peut énoncer qu’en les brisant. En les fragmentant. C’est là que réside la beauté. Ce n’est pas dans la phrase parfaite, mais dans l’éclatement de cette phrase, dans ce qui reste après sa destruction.
Il relit à haute voix un passage de son carnet :
— Quand les mots ne suffisent plus, ils se dérobent et laissent place à un silence qui dit tout. C’est ce silence qui, parfois, porte la vérité.
La pièce se remplit à nouveau de cette atmosphère étrange. Chacun semble s’imprégner de cette idée de la vérité non formulée, cette vérité qui échappe toujours, mais qui est pourtant là, présente dans les interstices du langage.
Puis, d’une voix plus calme, mais pleine de gravité, conclut :
— Ce n’est pas le langage qui est limité. C’est nous. Ce que nous sommes capables de percevoir, d’accepter. Ce que nous devons apprendre, c’est à écouter ce que les mots ne disent pas.
Les mots trouvent leur place dans l’espace.
Leurs résonances flottent encore dans l’air. Il n’y a plus rien à dire.
Ils quittent la pièce, laissant derrière eux un silence qui, comme le langage, échappe à toute tentative de maîtrise.
Anamorphose
Envers et contre
Les mots de fin
![[Dossier] Sophie Carmona, Echappées michotiennes [variations autour de Jacques-Henri Michot, 8 / 13]](https://libr-critique.com/wp-content/uploads/2026/03/band-Michot.jpg)