Yves di Manno, Élagage, Flammarion, avril 2026, 342 pages, 22 €, ISBN : 978-2-0801-5065-3.
Après « Endquote » (1999), Objets d’Amérique (2009) et Terre ni ciel (2014), pour clore sa collection « Poésie » lancée en 1994, Yves di

Yves Di Manno ; Di Manno ; Manno
Manno poursuit sa réflexion sur les formes et le travail poétiques, procédant ici à l’élagage de son expérience de poète, écrivain, critique et traducteur. Portraits et témoignages, entretien, chroniques et notes diverses (dont vingt notices sur des livres parus entre 2001 et 2010), et même un « feuilleton catastrophique » (sept épisodes en pleine épidémie de covid) dessinent une traversée d’un bon demi-siècle de poésie moderne : objectivisme made in USA, la figure haute en couleur de la poétesse et romancière américaine Hilda Doolittle (H. D.), le parallèle Reverdy / Williams, Anne-Marie Albiach, Franck Venaille, Matthieu Messagier, Esther Tellermann, l’ « entreprise plurielle » qu’a constitué le collectif « JAVA »… Ivar Ch’Vavar, « l’un des rares dans sa génération à avoir tenté de renverser la vapeur poétique (pour reprendre la formule de Breton) et de s’inscrire dans une
tradition épique impliquant la louange d’une communauté avouable » (p. 211)…
Au prix parfois de quelques grands écarts, il fait sienne le parti pris de Pierre Ménard, « la défense des marges aux dépens des bastions établis » (p. 17) – dans lesquelles figurent quelques « extrémistes discrets » (Paul Nougé, Paul Colinet, Christian Dotremont…). Outre les analyses du connaisseur, c’est donc aussi son positionnement qui s’avère intéressant. À commencer par son rejet de l’actuel poétisme tapageur, celui « des bateleurs, des “pédagogues” et des gardiens zélés de l’administration culturelle » (p. 59). À l’autre extrémité du champ poétique, les pratiques expérimentales – dont la poésie concrète – ne trouvent grâce à ses yeux ; d’où sa critique sévère du livre que Philippe Castellin a consacré à la revue Doc(k)s (Al dante, 2002). Sa préférence va aux poètes (Bernard Collin, Jean-Michel Espitallier, Daniel Fano, Liliane Giraudon, Pierre Mabille, etc.) ou aux revues (Phantomas et Java surtout) qui s’adonnent à « la subversion joyeuse », sachant allier « effacement » et humour caustique, « désinvolture » et «
gravité ». Ce qui ne va pas sans une charge contre les poètes d’aujourd’hui :
À de rares exceptions près, nos contemporains se prennent en effet terriblement au sérieux, bombant le torse pour parler de « leur » œuvre tout en guettant du coin de l’œil la bénédiction suspicieuse et suspecte de l’université. Dans ce triste contexte, on se prend à rêver de l’époque (pas si lointaine…) où la finalité de la poésie n’était pas la reconnaissance sociale mais une sorte d’élision ou d’éviction de soi, dans l’élan même de la composition. Où l’expérience – ce qui advenait, s’embrasait ou s’éparpillait dans le temps arrêté de l’écriture – l’emportait sur son résultat : la publication, qui en était comme la cendre impure, la médiocre concrétion. Ce qui n’empêchait pas une sorte d’ironie, ludique ou savante, qui fait elle aussi cruellement défaut aujourd’hui (277).
Tout jugement étant inéluctablement partiel et partial, on trouverait aisément à le nuancer en élargissant le spectre des positions dans l’espace poétique actuel au sens large. Si l’on ouvre la perspective en intégrant toutes sortes de pratiques et de supports, ressortissent actuellement à cette « subversion joyeuse », listes non closes – le name dropping n’ayant pas de valeur argumentative –, des revues comme Doc(k)s (justement !), Libr-critique.com, La Moitié du Fourbi, Sitaudis, TXT, ou encore La Vie manifeste, et des auteurs comme ceux que défend LIBR-CRITIQUE (Agence tumorale, Patrick Beurard-Valdoye, Julien Blaine, Daniel Cabanis, David Christoffel, Ivar Ch’Vavar, Sylvain Courtoux, CUHEL, Christophe Esnault, Claude Favre, Tristan Felix, Bruno Fern, Hortense Gauthier, Pierre Gondran dit Remoux, Christophe Hanna, A. C. Hello, Joël Hubaut, Sébastien Lespinasse, Sophie Loizeau, Corinne Lovera Vitali, Jacques-Henri Michot, Valère Novarina, Christian Prigent, Fanny Quément, Aldo Qureshi, Mathias Richard, Isabelle Zribi, etc.).
![[Chronique] Yves di Manno, Élagage, par Fabrice Thumerel](https://libr-critique.com/wp-content/uploads/2026/05/band-Elagage_BackG.jpg)
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Chaque élagage a ses plaisirs
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Bon, je vais le faire à l’emporte-pièce !
Yves di Manno est un immense éditeur de poésie parce qu’il a publié toute ma poésie-fiction en trois livres dont personne ne voulait (La plus grande civilisation de temps les temps, 2004, Mon suicide, 2008, Bébé rose, 2024). Mais aussi parce qu’il a été l’éditeur d’un des deux plus grands poètes français vivants : Christian Prigent et Philippe Beck (les autres poètes – et poétasses – ne sont que très bons, bons ou mauvais). Je ne me compte pas dans le lot car je ne suis pas un poète mais un « machiniste » (du moins je le fus, de 1979 à 2018 à l’Opéra Montpellier/France terre d’asile).
Sinon, l’avenir de la poésie contemporaine est Lambert Castellani (les autres, qu’ils retournent à la mine !).
Élagage, d’Yves di Manno, est un essai capital sur la poésie (niveau Roubaud, Hocquard, Stéfan). Quant à « endquote » (1999), c’est un chef-d’œuvre.
J’ai lu, j’ai dit, j’ai écrit. Amen.
Jean-Luc Caizergues