[Chronique] Jean-Pascal Dubost, Deuxième lettre à Sabine Huynh à propos  d’Anne Sexton et des deux livres  Transformations  et  Lettre d’amour écrite dans un immeuble en feu

[Chronique] Jean-Pascal Dubost, Deuxième lettre à Sabine Huynh à propos d’Anne Sexton et des deux livres Transformations et Lettre d’amour écrite dans un immeuble en feu

juin 10, 2026
in Category: chronique, livres reçus, UNE
0 716 25
[Chronique] Jean-Pascal Dubost, Deuxième lettre à Sabine Huynh à propos  d’Anne Sexton et des deux livres  Transformations  et  Lettre d’amour écrite dans un immeuble en feu

Paimpont, le 18 mai 2026

Chère Sabine,

Me voici pour la deuxième fois vous écrivant à propos d’Anne Sexton dont vous venez de traduire les œuvres posthumes, achevant, par ce, la traduction de son œuvre complète, me voilà de nouveau devant deux monuments de poésie dont, dois-je le reconnaître, il est ardu de rendre compte tant son œuvre est à la fois opaque et réaliste.

Commençons par Transformations. Cette œuvre, genettienne avant Genette dans l’esprit, se revendique dès son titre comme un travail palimpseste : les 17 poèmes qui la composent sont les hypertextes dérivés des contes de Grimm. Elle l’annonce dès le premier poème (« La Clé d’or ») : « Elle ouvre ce livre de contes anciens/transformés par les frères Grimm/Transformés ? », poème dans lequel elle se décrit comme la sorcière défaiseuse de contes : « Celle qui parle dans ce contexte/est une sorcière d’âge moyen, moi –/cheveux emmêlés sur mes grands bras/visage dans un livre/et bouche béante,/prête à vous conter une ou deux histoires ». L’image de la sorcière nous poursuit durant la lecture. S’il entre dans ses intentions de réécrire les contes des frères Grimm, il lui importe parallèlement de les personnaliser, s’en expliquant dans une lettre à son éditeur : « Je prends le conte et je le transforme en un poème de mon cru, en suivant l’intrigue, en dépassant l’intrigue, et en revampant à ma façon […] Ils parlent autant de moi que mes autres recueils de poèmes »; elle revampe, comme elle dit2. Fort de cette information, nous, lecteurs, traquons ces traces d’elle dans ses contes revampés. Chaque conte réécrit contient de multiples allusions plus ou moins visibles à sa vie privée, mais sa vie privée n’est pas la vie de M. et Mme Tout-le-Monde, un petit parfum sulfureux s’en dégage. Toutefois, ce qui tend à l’universalité impersonnelle dans les contes est confessionnalisé par Anne Sexton puis redistribué dans une cosmogonie plus large qu’elle. Elle est la sorcière-conteuse qui manipule les fils de la narration et de la vraisemblance (figure du poète ?) avec une certaine malice, et ses contes ne sont pas emmiellés à la sauce Walt Disney, restituant aux contes d’origine (les hypotextes) la noirceur et l’inquiétude sinon la cruauté dont ils sont faits (les contes des frères Grimm sont eux-mêmes des contes populaires transformés par leurs soins). Le conte « Blanche Neige et les sept nains » par exemple, tel qu’elle le réécrit, n’a que peu de similitudes avec la grosse production cinématographique, il est cruel et trash… comme un conte populaire ancien, et comme le for intérieur de la poète (ses douleurs, ses obsessions). Rappelons que les transformations d’Anne Sexton se situent dans un contexte américain fort sexiste et puritain, et qu’il convenait de poser un voile sur une pensée idéologique critique que seuls pouvaient percer les plus perspicaces, car l’aspect finement évocateur et symbolique de ses poèmes n’offre pas un accès facile. Ce faisant, elle transforme également le pattern du conte traditionnel, ainsi l’incipit « il était une fois » ne débute pas les poèmes, mais on le trouvera (ou un équivalent : « jadis ») à la suite d’un prologue posé comme une énigme destinée à susciter une réflexion avant même la lecture du conte transformé. Sous le voile, de nombreux sujets « interdits » sont abordés, la sexualité, l’inceste, le lesbianisme etc. (le conte « Eglantine (La Belle au Bois Dormant) » est un réquisitoire mordant contre les violences sexuelles faites aux petites filles, et probablement une allusion à une réalité vécue). Il y a, en ces contes transformés, un comique qui confine à la parodie, de nombreuses comparaisons absurdes les rythment (souvent articulées par la conjonction « comme »), ainsi, par exemple, les 7 nains sont-ils transformés en « hot-dogs ridicules », et « Cendrillon et le prince/vécurent, dit-on, pour l’éternité/comme deux poupées dans une vitrine de musée ». J’ai lu ces contes transformés comme une satire de la société américaine des années 60/70 sur fond de vie intime (et inversement).

Je vous parlerai maintenant du dernier volume de votre traduction complète des œuvres d’Anne Sexton, Lettre d’amour écrite dans un immeuble en feu, composé de recueils posthumes et d’inédits, c’est assavoir d’un recueil prêt à l’édition au moment de sa mort (45, rue de la miséricorde), d’un autre qui ne l’était pas, mais qui a été composé par sa légataire universelle, sa fille (Des mots pour le Dr Y.), et pour finir, de poèmes inédits (on regrettera au demeurant que les interventions de la légataire ne soient que purement techniques). Le poème qui donne le titre à cette traduction est le dernier qu’elle a écrit avant de se suicider ; étrange choix trouvé-je, néanmoins judicieux, puisqu’il indique à juste raison une urgence d’écriture. On retrouve, dans la plupart des poèmes, les obsessions de la poète (« mes obsessions adorables/et j’ai besoin d’elles ») et ses douleurs (« Je vendrais ma vie pour éviter/la douleur qui naît dans le berceau/avec ses barreaux, ou peut-être/avec votre premier souffle, quand les planètes forent/votre avenir en vous/pour le meilleur et pour le pire,/tandis que vous épousez la vie/et que l’amour vous est distribué/ou pas »), où s’entremêlent vie intime, domestique, familiale, hallucinations, névroses ancrées dans la civilisation américaine, nous confrontant à l’univers psychotique. Il faut admettre, en tant que lecteur, un échec, qui est celui de ne pas tout saisir dans le système allusif de la poète, car de nombreuses références (littéraires, civilisationnelles, intimes) criblent ses poèmes, mais fort de ce constat d’échec, si on se laisse entraîner par une non-compréhension non bloquante, alors on peut entrer dans l’univers Sexton. Son lecteur ne l’ignore pas, elle utilisait sa « folie » comme matériau premier de ses poèmes, (« Ne prêtez pas attention à moi, je suis folle », écrit-elle en une belle antiphrase), or la folie est opaque, mais une folie plus grande que son cas clinique comme je l’écrivais plus haut à propos de Transformations. Néanmoins, cette folie, elle en faisait une force étonnante d’écriture, car sans cette folie, elle n’eût rien écrit. La poésie d’Anne Sexton est un univers fait d’inquiétude et d’angoisse, dont j’oserais dire qu’elle est beaucoup moins clinique que celle de Sylvia Plath, son amie, faite de moins de froideur, dirais-je.

Chère Sabine, je vous avouerai avoir été plus particulièrement sensible au recueil Des mots pour le Dr Y. (publié en 1978), « La mort/j’ai besoin d’être sous ta dépendance ». Ce recueil a l’aspect d’une sorte de danse de la mort dont il semble que chaque poème ait été écrit sous transe permanente, nonobstant que le recueil ait une durée d’écriture de plus de 10 ans, s’adressant à un mystérieux destinataire (qui est ce Dr Y ?) : « Et ainsi je me balance dans une danse de la mort, une danse/du pouce. J’étale une peau de serpent/sur le nom mais il refuse d’être effacé./J’encre mon pouce. En transe je bave/et je prends de la salive et du sang et du vin et de l’aspirine/pour préparer une sauce et en enduire mon visage ». Ce sont des voix qui parlent dans sa tête (« Mes voix sont aussi vraies que des livres, je réponds »), des voix qui la poussent à écrire et lui dictent ce qu’elle doit écrire. Chez Anne Sexton, le tourment est palpable, c’est peut-être ce qui rend sa poésie charnelle.

On ne saurait que trop vous remercier d’avoir donné tant d’heures à cette œuvre dont on espère qu’elle aura autant d’écho en France que son amie Sylvia Plath. C’est la fin d’une aventure éditoriale au long cours, d’une œuvre de traductrice, mais si j’ai bien compris en vous lisant sur votre compte Facebook, l’aventure n’est pas tout à fait terminée.

 

Anne Sexton, Lettre d’amour écrite dans un immeuble en feu, éditions Des Femmes Antoinette Fouque, 22 €.

 

1 Extrait de sa lettre du 14 octobre 1970 à son éditeur, cité dans votre préface.

2 Ou plutôt, selon votre traduction de to revamp (« changer, réparer, rénover, améliorer ») ; en français, revamper est un emprunt pouvant signifier « transformer ».

 

, , , , , ,
librCritique

Autres articles

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *