Le 26 septembre 2026
Chère Maxime,
Relater poétiquement le monde dans lequel on vit est une gageure, qui nous vaut une littérature qui, sous couvert et apparence de
dénonciation, n’est autre qu’un vaste champ de narcissismes. Il y a, au contraire, dans Compost, la force d’une impersonnalité politique qui engage le décentrement humain vers un recentrement écologique, vers une réflexion éco-poétique, sinon voire, écolinguistique. Compost est un livre d’une puissance assez rare lancé dans le paysage poétique.
Et donc, un livre qui brasse la réalité du monde actuel et ses violences, et la restitue en poèmes indignés qui demandent à être creusés si on veut en apprécier la richesse ; des poèmes qui s’enracinent profondément dans une souffrance écologiquement éprouvée par toi. Ainsi, le poème liminaire est une astucieuse métaphore de la guerre de certains humains menée contre l’humain à seule fin de le détruire pour asseoir un pouvoir. Il annonce le combat allégorique de Trognon contre Polystyrène :
(…)
je surprends des piles de cartons boîtes des bacs
compartimentés montagne de continents polystyrène
en train de ne rien faire
sauf durer
1 000 ans pour disparaître
1 mois pour les trognons de pommes
(…)
Dans la première partie, tu évoques longuement la gent gallinacée, celle élevée en batterie, qui ne voit jamais la lumière, qui ne foule pas la terre ni ne vit en plein air, ces « poules de l’industrie », tu ne les transformes pas en produits industriels, mais les métaphorises en condition humaine :
je continue avec les poules
pour ne pas perdre
la route la rage le fil la trame
(…)
… parmi lesquelles certaines deviennent presque des guerrières dans le texte, car parmi ces poules, certaines sortent du rang et s’insoumettent :
(…)
des sortes incontrôlables de poules
des poules de rupture
débarrassées du fatalisme de poule
(…)
des poules rebelles sur les toits des voitures
les bornes les pneus crevés
des poules sur n’importe quelle branche
les poules sont intelligentes
elles aiment être perchées
On peut avoir le sentiment de lire une poésie dystopique relatant la déshumanisation d’un monde moderne considéré, par dissonance cognitive, comme futur (et lointain voire fictionnel) dans les cerveaux « inintelligiblement assiégés », le sentiment d’être parfois aux frontières d’une fable cyberpunk (« high tech, low life », haute technologie, basse qualité de vie, slogan cyberpunk dénonçant la progression de la technologie au détriment de la condition humaine).
C’est contre le décervelage programmé que s’élèvent ces poèmes non élevés en batterie, souvent troués parce qu’il faut de l’air pour que la matière se décompose et s’enrichisse. « Compost » parce qu’ils sont constitués de matières composites, remuées et mélangées, et même, dirais-je, broyées. Par cette manière, le langage technolibéral (qu’on peut appeler « novlangue ») est passé par un broyeur poétique pour se mélanger au langage sensible, par quoi, in fine, le lilas peut jaillir d’une ancienne terre morte :
(…)
sur taupinières terrils
séquences survies des pissenlits
des achillées des myosotis
(…)
Cette langue qui est la tienne, complexe, cryptée, vérifie que nous, lecteurs, nous ne sommes pas des robots obligés de prouver à des robots que nous ne sommes pas des robots, qu’il n’est pas besoin d’une captcha pour lire tes poèmes. Seulement de l’intelligence humaine. De toute évidence, ils ne recherchent pas l’effet immédiat, mais à faire croître leurs racines dans l’esprit attentif. Un mot d’ordre sourd du livre :
« désobéir plutôt que se conformer »
En raison du fait préoccupant que « les microplastiques gagnent le cerveau le placenta ».

Lecture à La Fabrique (Bar-le-Duc)
Tu ne supportes pas ce qui tue le vivant, ce qui tue les plantes et les animaux, comme les « épandages notoires », la « conquête des barbelés des barricades », le goudron qui tue les blaireaux, les haies qui « ne s’adaptent pas aux formules suffocations », l’inconscience collective qui installe dans les pensées qu’« il paraît que les bêtes succombent ». Tu ne le supportes pas, mais ne le cries pas, non, tu ferrailles discrètement mais fermement contre cette politique qui fait de certains animaux des nuisibles, tu pousses « parmi les vivants et les vivaces où l’on dénonce mauvaises herbes » et nous donnes « une leçon d’indocilité/et d’autonomie ». D’une certaine manière, tes poèmes relèvent d’une écologie du cerveau, cherchent à mettre en lumière les mécanismes qui créent chez les humains cette inconscience collective dommageable face à la gravité des enjeux écologiques. De fait, ton livre résiste à la langue quotidienne et banalisée qui transforme le vivant animé en simple chose inanimée (quelques fois en ennemis, cf. « mauvaises herbes »), en simple ressource anthropocentrique (et dans laquelle est durablement inscrit le concept d’animal-mobilier). Ta langue déstructure cette langue-là pour en signaler les méfaits, provoque une crise de la langue parce que le monde traverse une crise écologique et non un « changement climatique », ce faisant, tu déseuphémises la catastrophe écologique. Ta langue est une langue d’alarme. Qui tente de réintroduire du vivant non-humain dans le langage humain. Il est question, dans ton livre, de cultiver la langue que nous parlons pour que s’impose la considération réelle des animaux et des plantes.
C’est évidemment une poésie qui veut échapper à « la fixation mentale du Contrôle ». (On pense à Orwell, forcément.)
Compost célèbre la richesse du langage, d’un langage résistant, vivace et vivant parce qu’il se renouvelle sur une base foisonnante de vie linguistique, la langue française, et dans ce sens, par effet de paradoxe, c’est un livre optimiste qui se fabrique et s’enrichit en partie par la décomposition d’un langage qui paraît indestructible ; un livre organique pour ce que tu fertilises la langue afin qu’elle offre au monde de nouveaux outils de langage et de vie et pour ce qu’il donne à lire une poésie-humus.
Pour le bénéfice que tu apportes à nos cerveaux endommagés, nous ne pouvons qu’être redevables et reconnaissants d’un si sain apport.
Maxime Hortense Pascal, Compost, Série Discrète éditions, septembre 2026, 120 pages, 18€.
![[Chronique] Jean-Pascal Dubost, Lettre à Maxime Hortense Pascal à propos de Compost](https://libr-critique.com/wp-content/uploads/2026/10/band-Compost.jpg)