[Chronique] Libre-relecture de Nathalie Quintane, Soixante-dix fantômes, par Patrice Cazelles

[Chronique] Libre-relecture de Nathalie Quintane, Soixante-dix fantômes, par Patrice Cazelles

octobre 2, 2026
in Category: chronique, livres reçus, UNE
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[Chronique] Libre-relecture de Nathalie Quintane, Soixante-dix fantômes, par Patrice Cazelles

Nathalie Quintane, Soixante-dix fantômes (choses vues), La Fabrique éditions, octobre 2025, 2025, 15 €, ISBN : 978-2-35872-309-1.

Une chose assez étonnante, chez Nathalie Quintane, il y a une proximité, une adhésion (dans le sens de « adhésif »), entre le tempérament de l’autrice et son écriture, autant qu’on gagne beaucoup à connaître un peu personnellement l’autrice ou, à défaut, à avoir écouté quelques podcasts, à avoir saisi sa personnalité, pour entrer dans son œuvre de façon très satisfaisante. Une malice, une grande vivacité d’esprit, une fantaisie, une maîtrise du sujet « La littérature et moi ? » apparaissent au premier rapport. Son écriture parfois déconcertante, cette façon de dire sans dire, de laisser le lecteur en plan, tout benêt, et son refus de toute complaisance envers un style repérable… C’est assez unique cette attitude hors-sol… Les repères sont bafoués, même la littérature dite expérimentale ne s’y retrouve pas car elle ne triture pas la langue sur ce mode, non, des choses sont dites, parfois on se dit « À quoi bon ? », c’est un peu vain de raconter ça… Et justement c’est en cela qu’elle est le plus proche d’une écriture terriblement vivante, factuelle, qui ne se gonfle pas de « j’ai quelque chose à dire, je défends un propos, un style, un sujet, une pensée ». Oh non, pas là… Ici c’est comme dans la vie, ça raconte des trucs comme ça, qui paraissent mal assurés, vaguement ennuyeux, dont on cherche dans l’intertexte la nécessité… C’est cette décontraction dans l’approche de la littérature qui séduit. Pas de grands mots, c’est du quotidien, bien prosaïque parfois, du Super U et du Décathlon, du pneu dégonflé et de la queue au guichet des Finances publiques… Nathalie Quintane se tient à distance, elle brave le réel en loucedé, par les bords, elle relève les coins pour faire un tas qu’elle vous lâche sur les pieds, sous les yeux… un tas de micro-événements, de petites insatisfactions, de lâcheté (elle ne s’épargne pas non plus) quotidiennes, on ne sait pas comment c’est arrivé mais c’est arrivé : l’émotion, le sens du réel (C’est quoi le réel ?), c’est léger mais ça pèse, ça arpente les problématiques contemporaines : la vie, la mort, la modernité, le municipal, l’économie du rond-point, la politique du patin à roulettes. Rien que dans les titres « merde un con », « tronches de cake », on sent que ça va barder ! On n’est pas dans le champ lexical qui rassure !

Dans Soixante-dix fantômes (choses vues), c’est le fascisme qui fait office de chauffe-plat, ça mijote doucement dans les aspects les plus effectifs du quotidien. L’écrivaine vous détecte ça au beau milieu d’un oral du bac, ou au rayon surgelé. Parfois faut relire parce qu’on a réglé la focale trop près ou mis la jauge trop basse. Nathalie Quintane ne donne pas le mode d’emploi, c’est plutôt le style « démerdez-vous ! Je suis pas là pour vous apprendre à lire ! » Oui, c’est une littérature énervante, qui se moque, qui glisse entre les doigts, on croit la tenir et zop ! Non, je m’y suis mal pris.e, je recommence… mais jamais haut perché, façon concept dispositif néo-contempo-avant-garde, oh non ! Pas de grossièreté ! C’est simple à lire, trop simple pour être ce qui paraît… Nathalie Quintane connaît trop la littérature pour en être dupe !
C’est une provocation au bon sens de la lecture, à tous les genres littéraires. Nathalie Quintane, dans la vie peut-être et dans la littérature certainement, c’est quelqu’un qui ne fait pas genre…

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