Isabelle Rozenbaum, Rozebud (Autoscopie des images), Canoë, été 2026, 224 pages, 24 €, ISBN : 978-2-487558-18-2.
D’abord dire ce que ce livre n’est pas : ceci n’est pas un film ! (Fût-il réalisé au banc-titre, il ne le serait toujours pas.) Ah ? Et pourquoi donc ? C’est que, et comme le disait Godard, aucune photographie de cet ensemble d’images et de textes ne se suffit à elle-même et a besoin d’une légende pour exister. Un film, pour se faire comprendre, n’a pas besoin de légende ; une photographie, la plupart du temps, si. Ici la légende de chacune d’entre elles est un texte l’illustrant ou l’expliquant, en belle page. Est-ce à dire que le texte a le « beau rôle » dans cette affaire, ce montage pourrait-on dire ? En un sens, oui, car nombreuses sont les images de ce livre à être assez banales : beaucoup de portraits de familles et d’images de documents.
Donc, un livre entre image et texte, et vice versa. Un entre-tissage des deux modes d’écriture : l’une avec la lumière (éclairer une pellicule noire (tout du moins au temps de la photographie argentique)), l’autre avec des caractères noirs remplissant plus ou moins un écran (une page) blanc(he).
Arrêtons-nous plus particulièrement sur une image qui m’a semblé être le punctum, au sens barthésien, de ce livre, page 58 : une table vide, blanche, s’étale en longueur dans le champ de l’image capturée par une chambre obscure, tandis qu’un ensemble assez nombreux d’hommes nous fixe pour l’éternité (ça a été). Que dit le texte ? « Tu ne sens plus ton corps, tu es emportée vers un chaos qui se mêle à la blancheur éclatante de la table vide ressemblant à un linceul. »

Ce linceul est aussi un catafalque pour des corps disparus sans restes dans les camps de la mort : « Tout bascule : tu deviens cette voyeuse saisissant le futur tragique qui les attend. »
Ce blanc aveuglant trop aveuglant serait-il un répons à l’interdit de la représentation dans la tradition hébraïque ? Voire… En tout cas, il trouve un écho dans l’image du dos d’un appareil photographique numérique avec son cadran répétiteur de visée tout blanc qui illustre la couverture de ce livre : « no image » : du texte noir sur une page blanche.
Le peintre Mantegna, avec sa fameuse Lamentation sur le Christ mort (1470-74), avait déjà utilisé ce même cadrage audacieux « en raccourci » ; mais l’hyper-incarnation du Christ (peau des pieds comme du parchemin, stigmates, sexe qu’on devine « par transparence », etc.) y insufflait comme un esprit de trop-plein d’humanité (« incarnatus est ») : « Et la parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous. »

Rien de tel chez Isabelle Rozenbaum : le marbre du catafalque est vide : « ils » ne sont pas revenus et nulle résurrection à l’horizon : un trou noir dans le Temps : « anus mundi ».
Tout le sens de cette « autoscopie des images » (sous-titre du livre) d’Isabelle Rozenbaum est là : retrouver dans cette autobiographie en images le sens de ses souvenirs d’enfance : « Rosebud… rosebud… », comme on l’entend à la fin du célébrissime film Citizen Kane d’Orson Welles : moment de fin d’une enfance heureuse et sans histoires : cet air d’innocence ne reviendra plus !
Bien sûr, ce sont des mots calqués sur ceux de Welles qui closent ce livre : « Peut-être Rozebud était-il quelque chose que nous désirions et que nous n’avions jamais eu, ou quelque chose que nous avions perdu. » Le temps ne sera pas retrouvé.
![[Chronique] Isabelle Rozenbaum, Rozebud (Autoscopie des images), par Guillaume Basquin](https://libr-critique.com/wp-content/uploads/2026/10/band-Rozebud.jpg)