[Chronique] Véronique Pittolo, Casanova, par Fabrice Thumerel

[Chronique] Véronique Pittolo, Casanova, par Fabrice Thumerel

juin 28, 2026
in Category: chronique, livres reçus, UNE
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[Chronique] Véronique Pittolo, Casanova, par Fabrice Thumerel

Véronique PITTOLO, Casanova, Les Pérégrines, coll. « Icônes », avril 2026, 152 pages, 16 €, ISBN : 979-10-252-0709-3.

► Mardi 30 juin à 19H30, Maison de la poésie Paris : Véronique Pittolo, Casanova, lecture par l’autrice avec Christophe Brault (12 € / 7 € pour les abonnés : réserver). L’autrice a repris, développé et adapté pour la scène la part dramatique qui rythme les différentes étapes de son parcours casanovien.

 

Cet essai iconoclaste de 142 pages pour le seul texte – en écho aux 142 conquêtes de l’illustre séducteur (1724-1798) –, mené au galop avec désinvolture (la fameuse sprezzatura !), a revêtu sa robe rose casanova pour prendre place dans la même collection que le Nietzsche de Christophe Fiat et nous offrir, plus encore qu’un portrait du libertin iconique, une méditation par caprices et zigzags sur le masculin et le féminin, la liberté et le libertinage, nonobstant moult jeux de miroirs entre passé et présent, autrice et figures diverses, réelles ou fictives. Ce parcours à la démarche capricante s’effectue en dix étapes, chacune alternant faits et réflexions avec une part dramatique (questions, notations et dialogues mis en scène) : « Enfance », « Retour sur une évasion », « Géographies », « Un joyeux libertinage », « La Question woke », « Ambition et séduction après Casanova », « Un style charmant », « Les Produits dérivés », « Les Maladies vénériennes d’un médecin malgré lui » et « Le Casanova de Cécile Guilbert ».

 

Mais pourquoi, en plein MeToo, revenir sur cette figure machiste des plus datées ? Par attrait des paradoxes, assurément, mais surtout par souci de démythification et de démystification, sans oublier, par réflexion, son intérêt pour une trajectoire de transclasse (le « conte du roturier qui voulut être un prince dans le grand monde » – p. 16). Et du reste « pourquoi ne pas proposer de nouveaux outils de compréhension ? » (p. 105). Quelles différences, par exemple, entre Casanova, Don Juan et Sade ? Entre débauche et libertinage ? Mais surtout l’essayiste renouvelle notre approche de ce « flambeur et charmeur » (117) en le replaçant dans le contexte d’une société monarchique qui procède à la « féminisation des hommes » (112) : dans un siècle de rondeurs et de douceurs dont nous donnent un aperçu le décorum comme les tableaux contemporains, Casanova est l’homme-parure, à savoir pas tant un feu d’artifices que l’érection de l’artifice en valeur suprême. Intéressante également la redécouverte d’un roman de science-fiction, Icosaméron (1788), au moins l’égal de sa seule œuvre qu’a retenue la postérité, Histoire de ma vie (1789-1798).

 

Le Casanova de Fellini (1976)

 

Tabula Casa : à défaut de pouvoir faire table rase de toutes les représentations du célèbre libertin, étoffées depuis un siècle par le septième art, Véronique Pittolo a choisi de les traverser pour nous livrer un Casa très personnel – un Casa maison, si l’on peut dire –, faisant prévaloir l’énonciation sur l’énoncé, le Je de la narratrice convoquant souvenirs et références. Les risques dont elle est consciente sont l’illusion rétrospective, l’anachronisme, la construction factice d’un débat qui n’a pas lieu d’être : « Homme des Lumières fut Casanova, instruit, cultivé, oui, mais il n’hésitait pas à abuser de sa sensualité, séduisant de très jeunes filles, le dépucelage à l’époque n’ayant pas la même valeur qu’aujourd’hui. MeToo et le wokisme n’existaient pas. Respect et sexisme, machisme et consentement, volent en éclat dans le carrosse des libertins. Rendre woke une figure libertine de l’Ancien Régime semble paradoxal, puisque la monarchie était un régime de privilèges où les conquêtes guerrières et féminines possédaient la même valeur marchande » (22). Au reste, la démarche de l’écrivaine – qui peut bien entendu agacer maint érudit et universitaire – oscille entre (sur)actualisation et mimétisme casanovien. L’écrivaine se dope ainsi à la dopamine des digressions casanoviennes, faisant sienne l’écriture rhapsodique, « ce style animé oral-écrit » qui « autorise une accumulation de notes, de digressions, afin d’éviter la posture du lettré » (88). Si le lettré académique peut s’offusquer du survol cavalier de certaines analyses, la fine bouche esthétique se réjouit d’un tel brio, d’une telle énergie.

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Fabrice Thumerel

Critique et chercheur international spécialisé dans le contemporain (littérature et sciences humaines).

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