PAS UN MOT DE TROP (« YOU SPEAK, JACQUES ! »)
(Sur le modèle d’une déclaration d’un personnage de Claire Brétécher, « you speak, Charles !», phrase chère à Jacques-Henri Michot.)

(Avertissement :
95 % de mon texte
ne s’avère pas de mon fait
mais d’un ready made
Michot par montage
de bribes, paroles,
citations, souvenirs,
fragments épistolaires, textes interposés
– On n’aura pas dit babils –
en train de se formuler
de se construire / le livre
au jour le jour dit, d’hui
et le cutter ainsi cutté,
en incise hommage,
nos pauvres
têtes comprises
futures
en lieu et place
l’amitié l’affection durant
tout une Terre pas forcément ingrate.)
En vérité je te le dis :
ce qui, pour l’heure,
m’aide à vivre c’est,
dans le dernier livre
de mon cher Pinget,
ce dialogue de Monsieur Songe
avec lui-même :
« Que faire contre la fatigue ?
– S’exténuer ».
Une tentative d’épuisement
en toute charité bien ordonnée
qui commence par soi-même
« a few my nephew ! »,
pas simplement par les lieux
ou les mots mais aussi par
le temps.
Une tentative d’épuisement
du temps, camarade !
(Ne pas arriver à en finir
finit par vous maintenir
en vie, tandis que le livre
se fait, c’est le non des moindres
des paradoxes de l’écrivain
sans compter l’écrivaine,
puisque tout je est incertain.)
Ce faisant,
« putain de connasse
de chiaison » comme dit si joliment
un perroquet beckettien,
j’ai l’impression de battre
tous mes records
d’épuisement découragé,
pourtant je ne suis pas historien :
j’opère des prélèvements hasardeux
dans l’histoire du monde.
Je me trouve simplement englué
dans un épuisement record :
c’est lui qui me tient,
me fait tenir et enregistre
parallèlement
chacun de mes faits et gestes,
carotte ma caboche,
pour ainsi dire,
à mesure que le temps passe
et que j’en mesure la portée.
Simplement,
je n’ai pas le temps
de finir parce qu’il n’y a pas
de conclusion
possible à un visage,
cervelle, esprit, tête, entendement, cabochon,
appelez-le comme vous voulez,
ce qui est scandaleux,
c’est d’y mettre un terme,
d’y inscrire le cran d’arrêt
définitif.
Pour ça, la vie s’en charge parfaitement
alors permettez-moi de ne pas les quitter,
laissez-moi ces derniers temps avec eux
maintenant que je pénètre dans la nuit
j’ai comme des lueurs dans le crâne.
Terre ingrate mais pas totalement.
Donné trois ou quatre vies j’aurais pu
arriver à quelque chose. (Samuel Beckett)
Je ne suis bon qu’à ça
Rien de moins.
Ces manies-là m’auront aidé à vivre. Et à écrire.
Ou à écrire et à vivre. Sans fin.
N’empêche d’un livre
A l’autre rive du 24 avril l’au
jour dit, page 295, tu me montres
soudainement grave –
nous avions devisé
joyeusement
des heures durant
notamment de mon aversion
pour les westerns – vieux traumatisme familial
et de la mise en place de ta conspiration
pour me faire visionner a minima Duel au soleil,
quand ce ne serait pas tout John Ford
allons-y gaiement, pendant qu’on y est !
Mais j’ai préféré regarder ces précieuses images,
souvenirs fragiles de Straub et Huillet que tu as filmés
au jardin, une forme de documentaire amical et sensible de leurs voix gravées,
jusqu’à tant que ton visage
prenne un air grave
et que tu me montres
soudainement cette page 295 :
A qui – sensible au plus haut point à une lettre adressée par Fernando Pessoa, le 1er février 1913, à Mário Beirão, qui contient un passage s’ouvrant sur la phrase : « vous aurez du mal à imaginer à quel point ma pauvre tête ressemble à la rue de l’Arsenal pour ce qui est des embouteillages » demande à Margarida, une amie d’origine portugaise, de lui indiquer ce qu’est, dans le texte original « ma pauvre tête », elle répondra, le lendemain : « a minha pobre cabeça ».
Dans le livre,
indissociable du texte,
une photographie
de Margarida.
Impossible d’en finir.
D’avec elle.
C’est impensable.
Ces scansions d’un
double présent.
Autre temps, autre espace,
tu me dis : « ça y’est / j’ai fini /
j’ai mis le mot FIN »
il fallait que j’en finisse
-quelques jours après
ton anniversaire –
nous sommes en octobre
de l’an de grâce 2024
je rédige cette chronique
où clignotent l’histoire du monde
et le présent du monde
où clignote aussi mon présent propre.
Mais tant et tant de mots
de trop
assurément, dans ce recueil.
Alors,
je t’envoie, sans nulle vergogne,
l’ultime page du texte.
Décision d’en finir avec
ces multiples têtes
de tout acabit.
Il fallait que j’en finisse,
que je dise
le fin mot de l’affaire.
Et connaisse le fin mot de l’Histoire, aussi.
FINIR
(avec, cette fois, un poor mind
en lieu et place d’une poor head)
FINIR
avec la fin de Footfalls :
« (…) Will you never have done … revolving it all ?
(Pause) It ? (Pause) It all. (Pause) In your poor mind.
(Pause) It all. (Pause) It all.
(Pause. Fade out on strip. All in darkness.
Pause.
Chime even a little fainter still. Pause for echoes.
Fade up to even a little less still on strip.
No trace of MAY.
Hold ten seconds.
Fade out.)
CURTAIN »
Rue de l’Abbé Bonpain,
à Marcq-en-Barœul, le 28 mars 2024
11°C Précipitations :5%
Je : 14:00
Humidité : 57%
Vent : 34 km/h
« L’après-midi du 28 mars, par un clair soleil rappelant l’aube du 18 mars, le 7 Germinal an 79 de la République, le peuple de Paris qui, le 26, avait élu sa Commune, inaugura son entrée à l’Hôtel-de-Ville. »
Louise Michel
C’était il y a 153 ans.
C’est donc à mars que remonte
la première tentative.
Échec de la fin,
aux confins du fin
du fin,
fin provisoire,
ou provisoire et mat
des confins,
(à toutes fins utiles),
fin en liberté
conditionnelle,
fin hors limites,
déconfinée,
comme une frontière
aux finitions
encore mal définies,
le livre toujours
en progrès, tout en contours,
en ascension testuelle,
en expansion de fins gigognes,
poupées russes qui emboîtent
le pas d’une fin l’autre,
nous y voilà fin prêts
enfin !
Alors qu’en mai
récidivera
la seconde
tentative, tu m’écriras :
c’est sans fin.
« L’enfer, c’est de ne plus pouvoir s’arrêter. » (Perros)
Un trois mai plus tard,
je t’empêcherai de finir, certes
mais toi qu’est-ce qui t’empêchera
de t’arrêter ?
« La vie est pleine d’allégresse, avant tout – de l’allégresse.
De l’entrain. Du nerf. Du dynamisme.
Je suis fatiguée ». (…) répond Anaïs Nin
dès la page dix du 24 avril en France.
Tu m’avais pourtant prévenue.
Un grand merci, carissima,
d’avoir évoqué Jean Lorrain.
Voilà qui m’a permis
à ce mien texte intitulé Pauvres têtes :
– « (…) J’ai tué Éthal ! Comment cela s’est-il fait ? Certes, je le haïssais, mais je le craignais encore plus. Je suis encore là essayant de rassembler mes idées à la lueur de ces deux candélabres dans le silence de la demeure endormie, et je ne peux pas ! je ne peux pas ! Les mots et les images se heurtent dans ma pauvre tête vide, où ballotte une chose douloureuse qui est mon cerveau liquéfié et meurtri (…) »
Jean Lorrain
Monsieur de Phocas
Astarté
1901
(NB : La dédicace à Paul Adam date du 1er mai)
Alors sans dévoiler la fin,
c’est en octobre, finalemente,
que…
– Pas un mot de trop ?
– T’es certain ?
– C’est sûr, c’est fini ?
– Tu vas pas passer le texte au peigne fin ?

![[Dossier] VIRGINIE LALUCQ, PAS UN MOT DE TROP (« YOU SPEAK, JACQUES ! ») [Variations autour de Jacques-Henri Michot, 9 / 13]](https://libr-critique.com/wp-content/uploads/2026/03/band-Michot.jpg)