Anna Serra, Grâce à je, éditions La Perle, collection « Miroir », 2026, 19 €. [Commander]
Grâce à je n’est pas un poème ou n’est plus un poème. Il se fait là où l’idée de poème ne se fait pas encore. Il supporte une préparation pour que le lecteur puisse l’appréhender dans son environnement (le pire serait de le lire sur un terrain où il a peu de chances de s’épanouir). Donc nécessité d’une mise à distance ou, plus modestement, d’un repérage, comme de se mouiller la nuque avant de plonger dans le grand bain, pour éviter d’être refroidi au contact ! Cet « avertissement » n’a pas l’ambition d’expliquer quoi que ce soit mais
d’avertir le lecteur qu’il faut investir les lieux et les espaces de cette poésie avec les bons outils, arpenter ce territoire bien chaussé pour toucher des enchantements qui se méritent un peu …
Grâce à je se lit comme une partition : il fait son dire, son souffle. Le lecteur doit se faire interprète avec toute la latitude et la part de créativité qui l’appellent. Le poème convie à une lecture « flottante », une écoute façon John Cage. Anna Serra a ses rythmes propres, sa pulse, on reconnaît ce « groove » que l’autrice théorise dans Note poésie pulsée (éditions Furtives, 2019), ses tensions, ses bruits, ses couacs, ses déraillements, ses épiphanies …
Grâce à je s’entend aussi comme initiation au poème par la magie. Le poème utilise la prolifération d’une vision, celle d’une âme rendant grâce à son « je » afin d’agencer des mondes. La partition avance par cercles concentriques à partir d’un centre, à la faveur d’une tension originelle, comme une suite de Fibonacci.
Grâce à je ne révèle pas une subjectivité, pas même une identité précise (homme – femme – animal – végétal ?). Nous savons seulement qu’une « âme » a choisi un « je » a priori humain. L’énonciatrice n’est pas la poète. Pourtant, il y a bien un acte d’énonciation tenu par une instance d’un bout à l’autre du texte. Une âme conduit l’énonciation et évoque le je à qui elle rend grâce, le sien, son centre d’expérience de la totalité. Le « je » auquel elle fait référence est une condition, sa condition, pour connaître les prémisses de la
dissolution, les sensations de l’unité. Ou si la poète est le rocher, c’est l’algue qui pousse dessus qui écrit, se donnant à des transformations, mutations, augmentations, duplications. Telles sont les diverses postures que ce poème implique. Grâce à je nous invite à un yoga du sens.
Ce « je », dit l’autrice dans nos échanges, « est le « je » de la condition humaine. Le je de l’âme ne serait pas possible sans ce je terrestre. L’âme fait redescendre son regard sur le « je » intérieur plutôt que sur un Dieu extérieur. Tout l’affect mystique de l’âme envers Dieu devient affect envers « je » car la véritable garantie de l’expérience divine c’est la naissance du « je ». L’âme ne s’échappe plus hors du monde, elle habite « je » en tant que centre de l’expérience divine.
C’est un monstre-poème qui avale le lecteur pour le restituer multiple et différent, augmenté en termes de désirs et de vivant. Quel serait l’intérêt d’un poème qui ne nous rend pas changés et « augmentés » ?
Grâce à je est une expérience totale parce que c’est une expérience poétique.
![[Chronique] Anna Serra, Grâce à je, par Patrice Cazelles](https://libr-critique.com/wp-content/uploads/2026/07/band-Anne-Serra.png)