Jules VIPALDO, Monsieur VERT, éditions Tinbad, printemps 2026, 44 pages, 5 €, ISBN : 979-10-96415-84-7.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, dans le nouveau livre de Jules VIPALDO paru chez Tinbad, Monsieur VERT, qui donne son titre au livre et dont il est question, n’est pas un personnage inventé, puisqu’il s’inspire très librement d’un certain François Vert, professeur de métier, qui vit et travaille en banlieue parisienne, et qui est également auteur de plusieurs livres, dont deux parus aux éditions Contre-Pied, comme le précise une note au bas de la page 34 (« Cf. S.O.S ALBATROS et Le SENS n°5, 2006 et 2011 »). L’invention, chez Jules VIPALDO, est à chercher ailleurs, dans son expression même et dans une textualité toujours plus ironique et débordante, et qui, à l’instar d’un Maurice Roche ou d’un Jean-Pierre Verheggen, par exemple, multiplient les glissements de son et de sens, les dédoublements d’énoncés ainsi que les lapsus et les dérapages contrôlés.

Car chez Jules VIPALDO, le texte joue ! Sur tous les plans, tous les registres, toutes les figures, tous les niveaux de langue ! Sur l’exagération comme sur les bifurcations, sur « l’esprit d’escalier » (p. 13) comme sur l’esprit décalé, sur les proverbes bricolés comme sur les détournements. Le texte joue, sur le sens et dans tous les sens, et c’est bien là l’essentiel ! Même le paratexte et la littéralité sont féconds chez lui, qui voit des mots à « l’intéRIEUR » des mots et fait ressortir tout ce que la matérialité de la langue induit, produit ou lui suggère. Mais toute cette fantaisie verbale, volontairement ébouriffante et ébouriffée, est tenue par une phrase et un phrasé, éminemment travaillés, qui mènent le bal, de bout en bout, sans jamais se relâcher, et corseté par un style, férocement discursif et logique dans ses développements et ses enchaînements dialectiques, comme dans ses liaisons et ses conclusions.
« Conscient de vivre dans une sale époque, Monsieur VERT récuse la transparence traversière que son nom suggère. Plus silicien que sicilien, et plus John le Carré que Cicéron, il est plus épique qu’opaque, quand bien même il s’autoriserait, ici et là, quelques piques.
Il n’est pas transparent, soit, et s’efforce de ne pas l’être et de ne rien laisser paraître. On ne voit ni ne verra pas à travers lui, pas plus qu’on ne devine ni ne devinera ses travers. Mais gageons qu’il en a peu ! » (p. 20).
Le portrait que dresse Jules VIPALDO est donc double, pour ne pas dire triple ! C’est, d’abord, celui d’un homme existant, François Vert, sans doute une connaissance ou un ami de l’auteur, que l’on voit évoluer, à son insu, dans quelques-unes de ses activités ou de ses habitudes quotidiennes. C’est ensuite celui du personnage que Jules VIPALDO met en scène et qu’il fait exister, de texte en texte, par extensions, surenchères ou hybridations, qui donnent son étrangeté fictionnelle à ce livre, à la fois réel (évocation du RER, du métier d’enseignant ou de la vie de banlieusard) et imaginaire, à travers toute une succession d’extrapolations, de développements inopinés, d’envolées langagières, de remarques déplacées ou d’aventures plus ou moins (in)vraisemblables ! Celui, enfin, de la langue française et de ses potentialités, joueuses et enjouées.
Expérience de lecture déconcertante : « ça parle et ça ne parle pas de lui », car Monsieur VERT, nous l’avons vu, est et n’est pas Monsieur VERT. Et, d’une certaine façon, « comme tous les agents double » (p. 10), dans ses positions, ses hésitations, son comportement ou ses emportements, il est un peu chacun d’entre nous ; autant dire qu’il est un peu « tout le monde ». Et son prénom, François, qu’on déduit à la lecture du livre, n’est autre que le nom de la langue (poétique) qui en rend compte et qui est, bien entendu, la sienne ; entendez, l’autre nom, plus ancien, de la langue française. Car « Monsieur VERT parle le François » (p. 5). Mieux, Monsieur VERT excelle dans le François, « c’est-à-dire [cette] langue bien à soi, qui, jamais ne déçoit » (p. 5).
À notre connaissance, dirait Monsieur VERT, il est le deuxième poète de la littérature à jouer avec ce nom. Le premier étant, visionnaire comme toujours, Stéphane Mallarmé, dans ces vers illustres :
« Si l’odelette parfumée,
Ne survit au manille, sois
Franc, c’est qu’hélas ! Tout est fumée,
Tabac d’Espagne et vers françois. »
Stéphane Mallarmé, À un poète immoral (extrait) in Poèmes de Jeunesse, 1842-1898.
On ne peut ignorer qu’il y a, indéniablement, chez Jules VIPALDO, dans ce livre-ci et dans d’autres (je pense, par exemple, à cet
autoportrait déguisé qu’est Le Banquet de plafond, paru aussi chez Tinbad, en 2018), une référence implicite au MONSIEUR TESTE de Paul Valéry, que VIPALDO subvertit en « Monsieur TEXTE » ou en « Monsieur TXT », puisque c’est la langue le véritable objet et sujet de son écriture, la langue qui habite et transporte son personnage :
« Tout à son François, plongé tout entier dedans, et autant immergé en lui qu’innervé par lui ; pleinement (en)lové dans ses volutes et voluptés comme dans les tubes, les tutus flûtés et le turlutage futé de ses facétieuses envolées, Monsieur VERT se métamorphose, immanquablement, en Monsieur VERVE : virtuose qui porte beau dès lors que le VERBE le porte haut ! » (p. 5).
Mais ce qu’on omet souvent de dire, à propos des livres de Jules VIPALDO, eu égard à leur côté drolatique, parodique ou performatif, et au rire, qu’immanquablement, ils provoquent, c’est qu’ils reposent tous sur un style singulier, « reconnaissable entre tous », définissant ainsi leur appartenance à un même corpus, débuté avec Pauvre Baudelaire (éditions Les doigts dans la prose, 2015) et même, bien avant ; et désignant la phrase vipaldienne, ses attaques et rebondissements, son balancement et son rythme, comme l’élément primordial de cette écriture. Son goût pour la matérialité de langue, sa sonorité, son feuilletage sémantique, son ambivalence intrinsèque, ne se dément pas, dans ce livre comme dans les précédents, s’exposant et explosant presque à chaque paragraphe. Chez Jules VIPALDO, l’écriture intrigue, et fait événement au cœur et au cours même de son avènement. Et, tout alors est à lire, non seulement au mot près, mais encore, à la lettre !
« Tout comme d’autres champions ou d’autres Champollion avant lui, Monsieur VERT pratique, à ses heures et pour son seul plaisir, divers dialectes, patois et idiolectes, sans compter des idiomes idiots ainsi que plusieurs langues rares ou mortes, comme la mer. On le prétend, également, féru de verlan ou langue inverse – de jobelins & baragouins, parlers populos & argots à gogo, dit aussi, « langue verte ».
Tout s’explique, donc ! » (p. 25).
Au bout du compte, en un livre bref et plein d’humour, condensé sur ses récits déviés et sur ses effets – démonstrations absurdes, torsions de langue, digressions impayables, déflagrations textuelles ou sentences implacables –, Jules VIPALDO dresse un portrait de Monsieur VERT, certes « verbal » comme a pu le qualifier Philippe Annocque sur son blog (« Hublots », https://hublots2.blogspot.com/), mais pas uniquement, de l’aveu même de François V., qui l’a inspiré et que nous avons interrogé : « il est et il n’est pas M. VERT » !
![[Chronique] Laetitia Scorza, Il y a VERS et VERT (à propos de Jules VIPALDO, Monsieur VERT)](https://libr-critique.com/wp-content/uploads/2026/06/band_VipaldoVert.jpg)