[Chronique] Claude Minière, Les décolorés, lucidité de Bernanos [Dossier L'Homme et la Machine #1]

[Chronique] Claude Minière, Les décolorés, lucidité de Bernanos [Dossier L’Homme et la Machine #1]

juin 16, 2026
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[Chronique] Claude Minière, Les décolorés, lucidité de Bernanos [Dossier L’Homme et la Machine #1]

« Obéissance et irresponsabilité, voilà les deux Mots Magiques qui ouvriront demain le Paradis de la Civilisation des Machines. La civilisation française, héritière de la civilisation hellénique, a travaillé pendant des siècles pour former des hommes libres, c’est-à-dire pleinement responsables des leurs actes : la France refuse d’entrer dans le Paradis des Robots. » C’est sur ces lignes –et ces mots à majuscules – que, en 1946, Georges Bernanos concluait son pamphlet, La France contre les Robots.

Il voyait juste, notre grand écrivain catholique ? Peut-être était-il trop optimiste en pensant que la France refuserait d’entrer dans le Paradis des Robots, mais il repérait bien, dès 1945 donc, le moteur d’une nouvelle époque : « Chaque nouvelle invention accroît le prestige de la Force et fait décroître celui du Droit. Dans un monde armé jusqu’aux dents, le Juge du Droit International Public finit par devenir une espèce de personnage cocasse, le survivant d’une époque disparue. »  Toutes ces majuscules, c’est, enfin, que Bernanos veut s’en tenir aux principes. Et ces principes, il les a rappelés avec passion dans la préface de son ouvrage, contre les décadents qu’il appelle les décolorés. Il adresse sa préface à Auguste Rendu qu’il a vu œuvrer pour la France Libre, au Brésil où Bernanos avait en 1938, et pour sept années, choisi de s’exiler. Là où Bernanos se trouve en fraternité avec Auguste Rendu, c’est dans le combat contre « cette curieuse espèce d’anémie morale qui porte le nom de pétainisme », cette décoloration de la conscience.

Quand il fustige les décolorés, Bernanos mesure le prix qu’a coûté à la France leur décoloration chronique. C’est pour eux, accuse-t-il, que la France est allée à Munich – et il remarque : « Elle aurait pu d’ailleurs s’épargner le voyage, car, deux ans plus tard, les décolorés étaient plus décolorés que jamais, la honte de l’armistice ne leur a même pas redonné des couleurs. »

Bernanos juge que la lucidité de son ami tient à ce qu’il a su opposer le Bon Sens au Réalisme. « S’il n’y avait que des salauds dans le monde, le Réalisme serait aussi le Bon Sens, car le Réalisme est précisément le Bon Sens des salauds. »  Et il ajoute : « Lorsque, au temps de Munich, Jean Cocteau criait Vive la Paix Honteuse ! il prouvait une fois de plus que le Réalisme n’est qu’une exploitation, une déformation du réel, un idéalisme à rebours. »  Après la guerre, l’écrivain ne s’illusionne pas, cependant, sur la valeur (réaliste) d’une réconciliation, sur une critique de la capitulation. Il suit la petite histoire : « Ne te fâche pas, disait le gendarme de Vichy à son compatriote, je m’en vais te livrer à la police allemande, qui après t’avoir scientifiquement torturé te fusillera. » Que voulez-vous, le gendarme de Vichy était « un brave serviteur de l’État » et le jour où il rencontrera le Général de Gaulle, il le saluera et le Général probablement lui rendra son salut avec bienveillance. Quels seront sans doute les priorités du moment ? Traduire les formules de l’impérialisme en langage diplomatique. Georges Bernanos est mort en 1948 à Paris. On se souvient comment, à la fin de Graal, Philippe Sollers voyait le vieux Bach devant ses orgues. Eh bien, voici ce que Bernanos dit de la Liberté : « Cher lecteur, je crains que vous ne vous imaginiez pas la Liberté comme de grandes orgues, qu’elle ne soit déjà pour vous qu’un mot grandiose… » L’auteur des Grands Cimetières sous la Lune, l’inlassable combattant pour la liberté pratique verra comme le signe de la plus grande catastrophe le fait que la langue française ne sera pas considérée à San Francisco (dans la Conférence fondatrice de l’ONU, 25 avril-26 juin 1945) comme l’une des langues diplomatiques (encore un coup des Yankees !).

Georges Bernanos, La France contre les Robots, réédition Allia, avril 2026, 128 pages, 8 euros.

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