[Libr-retour] Ce qui gouverne en s’abaissant par Grégory Rateau (à propos de Jacques Dalarun, Gouverner c'est servir)

[Libr-retour] Ce qui gouverne en s’abaissant par Grégory Rateau (à propos de Jacques Dalarun, Gouverner c’est servir)

juin 3, 2026
in Category: chronique, livres reçus, UNE
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[Libr-retour] Ce qui gouverne en s’abaissant par Grégory Rateau (à propos de Jacques Dalarun, Gouverner c’est servir)

Jacques Dalarun, Gouverner c’est servir, Le Condottiere, 2024, 452 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-487468-08-5.

 

Historien majeur du franciscanisme et de la spiritualité médiévale, Jacques Dalarun poursuit ici son enquête sur les formes paradoxales du pouvoir chrétien. À partir d’un épisode apparemment marginal – un lavement des pieds au sein d’un monastère féminin –, il met au jour une logique profonde où autorité et abaissement se nouent jusqu’au vertige.

Il faut entrer dans ce livre comme on franchit un seuil étroit, presque à tâtons, en laissant derrière soi l’attente d’un discours assuré sur le pouvoir médiéval. Car ce que Jacques Dalarun donne à lire n’a rien d’une synthèse tranquille : c’est une scène, d’abord, une scène minuscule et pourtant abyssale, dont la violence sourde ne cesse de travailler le texte. Une abbesse lave les pieds d’une servante ; le geste appartient à un rituel bien connu, hérité de l’Évangile. Mais ici, le rite se fissure : « elle envoya à sa dame un coup de pied dans la bouche ». Tout est là, déjà –  dans ce heurt brutal, presque obscène, qui vient rompre l’économie attendue de l’humilité.

Dalarun ne dramatise pas ; il reconstruit. Il avance par touches, par citations, par recoupements minutieux. Pourtant, à mesure que l’épisode se précise, une inquiétude s’installe. Car l’abbesse, loin de se retirer, persévère : « elle reprit avec douceur le pied de la servante ». Le geste se répète, s’approfondit, comme si l’humiliation, loin d’être un accident, devenait le lieu même d’une vérité. L’auteur peut alors écrire, dans une formule qui concentre toute la tension du livre : « Claire atteint au sommet de l’abaissement. » L’oxymore n’est pas rhétorique ; il désigne une structure.

C’est cette structure que Gouverner c’est servir entreprend de dégager. Le Moyen Âge que décrit Dalarun n’est pas seulement un monde d’ordres et de hiérarchies ; il est traversé par une dynamique de renversement qui en constitue peut-être le ressort le plus intime. « Une société d’ordre(s)… fondée sur une morale du retournement » : la formule engage bien plus qu’un constat historique. Elle invite à penser un pouvoir qui ne s’exerce pas contre l’abaissement, mais à travers lui – un pouvoir qui s’autorise de sa propre négation.

Le mérite du livre est de ne jamais dissiper ce paradoxe. Au contraire, il le creuse. Loin d’édulcorer la scène, Dalarun en maintient la part d’irréductible étrangeté. Pourquoi l’abbesse insiste-t-elle ? Pourquoi accepte-t-elle, et même semble-t-elle intégrer, la violence du refus ? Le texte suggère une réponse sans jamais la figer : l’humilité chrétienne, poussée à son point extrême, ne se contente pas de renverser les positions ; elle les expose à une instabilité radicale, où la domination et le service deviennent indiscernables.

Cette indiscernabilité se retrouve dans la manière même dont l’auteur pense le gouvernement. « Gouverner… les hommes qui les enrobe plus qu’il ne les domine » : la formule, discrète en apparence, est décisive. Elle décrit un pouvoir sans extériorité, un pouvoir qui ne s’impose pas de l’extérieur mais qui enveloppe, qui engage les sujets dans une relation où l’obéissance peut se confondre avec le désir d’obéir. On songe, bien sûr, aux analyses foucaldiennes ; Dalarun ne s’en cache pas, mais il en déplace l’horizon en les réinscrivant dans une anthropologie chrétienne de l’abaissement.

L’écriture accompagne ce mouvement. Elle est d’abord celle d’un historien scrupuleux, attentif aux sources, conscient de ne travailler qu’à partir de fragments : « nous ne feuilletons que les épaves ». Mais de ces épaves surgit peu à peu une cohérence, ou plutôt une tension continue, que le livre ne résout pas. Certaines images frappent durablement, comme cette formule : « le bois de la croix est à la fois la charpente et l’écharde ». Elle dit à sa manière ce que l’ensemble du livre déploie : une structure qui soutient et qui blesse, qui organise et qui inquiète.

Il y a, dans cette enquête, quelque chose de profondément contemporain. Non pas parce qu’elle chercherait à établir des analogies faciles, mais parce qu’elle met au jour une logique dont nous ne sommes peut-être pas sortis. Ce que Dalarun donne à penser, c’est la possibilité d’un pouvoir d’autant plus efficace qu’il se présente comme service, d’autant plus opérant qu’il passe par l’intériorisation de l’abaissement. À cet égard, le Moyen Âge qu’il décrit n’est pas un ailleurs rassurant ; il est un miroir trouble, où nos propres formes d’obéissance se laissent entrevoir.

On referme le livre sans résolution. La scène initiale continue de hanter la lecture, comme si elle résistait à toute interprétation définitive. C’est sans doute là la réussite la plus profonde de Dalarun : avoir su restituer, à partir d’un épisode singulier, l’opacité d’une expérience où le pouvoir et la sainteté se rejoignent sans jamais se confondre, dans une tension qui demeure, pour nous, irrésolue.

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