[Dossier] Fabrice Thumerel, Un ABC de la barbarie : un document poétique sur les nouveaux mots du pouvoir (Variations autour de Jacques-Henri Michot : 13 / 13]

[Dossier] Fabrice Thumerel, Un ABC de la barbarie : un document poétique sur les nouveaux mots du pouvoir (Variations autour de Jacques-Henri Michot : 13 / 13]

novembre 4, 2026
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[Dossier] Fabrice Thumerel, Un ABC de la barbarie : un document poétique sur les nouveaux mots du pouvoir (Variations autour de Jacques-Henri Michot : 13 / 13]

« Qu’était-ce que les amis de l’ABC ? une société ayant pour but,
en apparence, l’éducation des enfants, en réalité le redressement
des hommes. On se déclarait les amis de l’ABC. – L’Abaissé,
c’était le peuple. On voulait le relever. Calembour
dont on aurait tort de rire. Les calembours sont quelquefois graves
en politique […] » (Hugo, Les Misérables, cité p. 94).

« L’opium du peuple dans le monde actuel n’est peut-être pas tant
la religion que l’ennui accepté… (Je souligne, B. B.). Un tel monde
est à la merci, il faut le savoir, de ceux qui fournissent
un semblant d’issue à l’ennui. La vie humaine aspire aux passions
et retrouve ses exigences
 » (Georges Bataille, cité p. 31).

 

Tandis que cet ABC de la barbarie en est à sa troisième édition (d’abord paru dans la collection « Niok » des anciennes éditions Al dante, en 1998, puis réédité et augmenté en 2014 et repris en 2022), revenons sur les enjeux et formes de ce livre essentiel. Deux ans après sa dernière réédition, Sandra Lucbert insistait sur sa dimension hautement politique : « Un ABC figure les ambiants néolibéraux par la mise en tension de trois composantes : deux listes et un appareil de notes. (…) Une liste de certaines des plus hautes productions de l’histoire humaine contre celle des ratiocinations débilitantes débilitantes du C’est ainsi (…). Ce que Michot a réussi : faire aller la langue et les structures hégémoniques qu’elle charrie un peu autrement (…) » (Défaire voir. Littérature et politique, éditions Amsterdam, 2024, p. 35-36).

Une petite trentaine d’années après la première édition, à quelques dizaines de mots mainstream près, notre (im)monde n’a pas changé ; on pourra juste ajouter : Big Data… éco(-anxiété / citoyenneté / féminisme / immobilier / mobilité /organisme / poétique / responsabilité / tourisme)… féminisme sectionnel… genre (théorie du)… identitarisme… islamo-gauchisme… post(critique / histoire / littérature / politique / vérité)… racialisme… résilience… wokisme…

♦♦♦♦♦

Cette somme se présente sous la forme d’un dispositif tridimensionnel : liste / contre-liste / notes. Tout d’abord, la mise en scène éditoriale – qui nous renvoie aux pactes narratifs excentriques proposés de Montesquieu à Rilke – a de quoi nous laisser bouche bée : ces Carnets annotés nous égarent dans un subtil jeu de miroirs entre trois B (Barnabé, Jérémie B et François B). Mais surtout, ce centon polyphonique et multiforme nous fait méditer par le biais de citations comme celles reproduites en exergue, tout en nous offrant le b.a-ba de la doxa hypermoderne. À cet égard, ce nouveau dictionnaire des idées reçues mériterait d’être distribué à tous ceux qui ont opinion sur rue, à tous les auxiliaires de l’idéologie dominante, qui aiment claironner/prophétiser/ergoter (sur) l’argent des contribuables, l’avant-goût de ce qui nous attend,les baromètres de popularité, les barres fatidiques du chômage, les basculements à droite, les crises d’identité, les devoirs de mémoire, les déçus du socialisme… Et comme toujours, les clichés sont des plus révélateurs : étrangers en situation irrégulière, Faut-il avoir peur de l’immigration ?, Frontières : de véritables passoires… Dans cet ABC, sont particulièrement dévoilés les nouveaux mots et slogans du pouvoir : « asociaux », « fin des idéologies », « faillite des idéologies », « flexibilités », « flux monétaires », « front de l’emploi », « fruits de la croissance », « gagneurs », « immobilismes », « leaders charismatiques », « lois du marché », « mondialisation », « pesanteurs », « plans sociaux »…

Collage moderne (cut-up), montage critique, cet ABC est également un « document poétique », au sens où l’entend Franck Leibovici : une technologie intellectuelle qui procède au redécoupage modélisé et hétérogène du réel médiatiquement uniformisé (réalité spectaculaire uniforme) ; autrement dit, la transposition des discours et représentations dominants dans cet autre mode de présentation qu’est le dictionnaire permet un transfert paradigmatique qui met à nu la barbarie ultra-libérale (anti-intellectualisme, dérives sécuritaires et spectaculaires, violences diverses…).

 

Jacques-Henri Michot, Un ABC de la barbarie, Al dante, 1998, rééd. augmentée en 2014 ; reprise de l’édition de 2014, Les Presses du Réel, coll. « Al dante », printemps 2022, 256 pages, 22 €, ISBN : 978-2-37896-270-8.

[Lire le 12e volet]

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Fabrice Thumerel

Critique et chercheur international spécialisé dans le contemporain (littérature et sciences humaines).

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