À l’origine, le verbe
À l’origine de La vie, l’amour, la mort (Al dante, 2008), de Jacques-Henri Michot, qui décline plusieurs séries d’idées figées successives, seraient deux formules dont la seconde aiguise la première en en pointant la cause majeure : « La vie est une succession d’épreuves qui doivent être vécues pour être comprises », d’une part, et « L’homme est un loup pour l’homme », d’autre part. Formules dont il faudrait
induire que nous devons être courageux, réalistes, et surtout ne pas nous bercer de rêves illusoires. La dimension proverbiale de la seconde formule aurait du reste tellement infiltré les mémoires qu’il n’y aurait plus qu’à l’accepter comme si elle était magique, invincible, ce d’autant plus qu’elle s’auréole du nom de Plaute, dont elle vient, et de celui de Hobbes, le philosophe auquel les théories du libéralisme économique doivent beaucoup, pour le meilleur et pour le pire, a priori.
Partant de là, c’est une certaine vision du monde implicite qui porte le livre en question, ou plutôt qui en sous-tend la réponse qu’il informe par son architecture secrète. Car dans un contexte fait de mots – celui d’un cadre social donné, en la matière –, dont on finit par oublier d’où ils viennent, si tant est qu’on l’ait su un jour, et qu’on emploie pourtant, on en vient à ne plus savoir d’où ça parle exactement et, plus insidieusement, à s’exprimer au-delà de nous-mêmes en diffusant des opinions qui nous échappent, quand d’autres, plus avertis, plus lucides, en font le jeu par intérêt bien entendu. Dès lors, la meilleure façon de dénoncer cette donne et d’y sensibiliser, par là même, est de répondre à l’identique : in absentia, de s’invisibiliser tel Ulysse qui, au pays des cyclopes mangeurs d’hommes, déclare se nommer « Personne » pour s’évader d’un lieu mortel – à ceci près qu’ici la chasse est symbolique et la mort possible, tout autant, limitée à la sphère de l’économie et aux thèmes qui lui sont connexes. D’où le principe d’incertitude énonciatif qui préside au livre qui nous intéresse et le caractère sibyllin de son message politique, écrit en creux pour l’essentiel.
La part des êtres
Sans surprise, ce message touche à la vie, à l’amour, à la mort, et il éclaire les conditions d’une révolte des deux premiers contre la dernière lorsqu’elle est semée par l’esprit des hommes, en avance – par des agelastes qu’obsède le profit, en l’espèce, et qui se rangent du côté de la pulsion de mort, d’un dressage systématique justifiant leur fin, comme l’indique « [l]’inscription mise sus la grande porte de Thélème » que cite l’ouvrage, jouant Rabelais contre Hobbes, la confiance contre la défiance, le partage contre l’accaparement individuel. Et il suggère, ce message, l’importance de faire la part des hommes en distinguant les oppresseurs des oppressés, les possesseurs des possédés, au masculin et au féminin, au besoin. La part des êtres, aussi, ou encore des existences, des joies et des peines personnelles qui font que nous ne sommes pas réductibles à un seul et même sujet en dépit des apparences grammaticales, à une seule et même condition au service de sa majesté le Lucre qui trônerait dans un ciel inflexible. Chaque « je », comme celui qui s’épanche dans la section correspondante du livre – la plus longue, soit dit en passant, ce qui la crédite d’un poids particulièrement signifiant –, vit à son rythme, à la faveur de souvenirs qui lui sont propres et dont l’avenir est la mort, laquelle éclipse l’intérêt financier, qui est perte de soi avant l’heure, vanité des vanités, d’évidence. Outre la mort, d’ailleurs, l’art, l’amitié et l’amour – en un mot, le désir, qui est gratuit –, travaillent les souvenirs rapportés dans la section citée, en partant du thème du « je me souviens » perequien dans une simplicité totale et désarmante :
Je me souviens que le premier morceau que j’ai joué au piano était l’Invention en la mineur de Bach. Je me souviens de mon camarade Butour, dont mes camarades, pour le faire « bisquer », avaient transformé le nom en Bitautour. Je me souviens du jour où, le curé ayant estimé que les péchés que je venais tout juste d’avouer dans le confessionnal me seraient pardonnés au prix de cinq « Pater » et huit « Ave » que je devais, sur-le-champ, réciter à genoux dans l’église, j’avais tenu à aller jusqu’au bout, bien que mes trois amis se soient installés à mes côtés et m’aient invité à abréger un peu la chose, sinon je pourrais toujours me fouiller pour la partie de billes. Je me souviens que j’avais rougi de plaisir et d’embarras lorsque, dans la cour de l’école, Alice, la nièce des saltimbanques, avait ramassé mon béret, qui était tombé à terre, et me l’avait remis sur la tête. Je me souviens de Solange, la rousse fille du boulanger (j’avais essayé, mais en vain, de l’entraîner dans les fourrés au bord de la Vauvise). Je me souviens de mes battements de cœur lors de la partie de cache-cache avec Michèle, la fille du boucher. Je me souviens que m’avait été attribuée une « bonne amie » qui n’était, justement, pas la bonne (p. 56-57).
Theatum mundi
Aussi, tant qu’il en est encore temps, pour sauver ce qui peut l’être, l’auteur fait-il entendre le théâtre de notre monde à travers un montage où il s’efface, suivant la maxime qui décrète que pour vivre heureux, il est bon de vivre cachés. Douze sections consacrées chacune à un pronom distinct se succèdent ainsi sur la scène des pages pour dire ce monde ou, mieux encore, pour dire ce que dit ce monde de façon tendancieuse et y répliquer. Le drame de la pièce qu’elles nous donnent à lire et dont nous sommes tous, qu’on le veuille ou non, s’ouvre précisément par le pronom « ils », qui désigne la minorité volubile qui endoctrine, mène une guerre qui nous transforme en ressources humaines, et se termine par les pronoms impersonnels « ça » et « ce » pour pointer l’éclipse énonciative vue plus haut, et d’où règnent les agents d’une pensée qui confisque la vie – ceux de la minorité volubile précitée.
Outre ces sections encadrantes, trois autres priment : les sections associées aux pronoms « elle » et « vous » (singulier), et la section allouée au « je », déjà évoquée. Apparaissant respectivement en sixième et septième position, les deux premières reflètent la discordance au cœur du livre. La section intitulée « elle » est tournée vers une figure féminine à plusieurs visages désirables venant de la littérature (cette section consiste en effet en un recueil de citations d’auteurs de marque, relevant tous, ou presque, du Panthéon des belles-lettres), quand la section suivante s’adresse à tous ceux qui, pris un à un, ne pensent pas assez aux principes qui fondent l’esprit d’entreprise, en vue de les remettre en question sous l’angle impérieux des « ils » initiaux, attaquer ce qui chez eux déçoit leur soif d’asservir par appât du gain. Quant à la section accordée au pronom « je », placée en neuvième position, elle détonne au regard des autres en ce qu’y fait irruption, comme par effraction, une subjectivité qu’il est tentant de relier à l’auteur et qui relate ses états d’âme, sa temporalité touchante d’être-pour-la-mort.

Présence typographique
Du reste, la représentation du monde que nous inspirent entre les lignes les douze sections est mise en relief par des jeux typographiques. Une occupation des pages par les mots, à l’image de ce que font ces derniers lorsqu’ils s’emparent des consciences, se dévoile, les imprégnant de points de vue conflictuels, sinon opposés. Usant d’italiques, de polices diverses et variées, de caractères gras, soulignés, de lettres capitales, cette dimension visuelle, indice d’un metteur en scène impliqué, signale l’insinué : la guerre qui traverse la langue de notre société en butte à la vision des « ils » qui ouvrent l’intrigue du livre. Alignements à gauche, au centre, à droite des mots inscrits, concourent également à la visibilité visée, au sens politique qu’elle revête, de même que quelques commentaires semés entre parenthèses, ouverts quoi qu’orientés, comme l’ensemble des propos de l’œuvre. Et ce jeu poétique culmine au terme de celle-ci dans un calligramme qui frappe le verbe à l’infinitif qu’on trouve dans l’équivalent d’un vers libre : « Ça finira bien par exploser » (p. 76), qui donne à voir l’issue possible de l’idéologie qui prévaut actuellement, non sans la relativiser par un commentaire minuscule à l’ultime page : « (c’est une affaire à suivre) » (p. 77), clin d’œil pseudo-dramatique dénué d’esprit de sérieux.
Un traité de résistance
Tout compte fait, lucide et ludique, subtilement agencé, le traité de résistance littéraire que compose La vie, l’amour, la mort a par moments des accents sollersiens. Comme dans les œuvres de l’auteur de Portrait du joueur qui, à partir des années 80, incluent des plages dialoguées où le narrateur répond à l’indignation que suscite sa conduite hédoniste par une ironie amusée, Jacques-Henri Michot manifeste son refus de l’impératif de rendement qui tend notre époque à travers un livre qui déroge aux codes narratifs attendus. En effet, au storytelling qui capte le lecteur suivant une logique de rentabilité (dans un livre, tout devrait servir l’histoire qu’il raconte, la mettre en perspective prenante, comme dans la réalité tout devrait servir la geste de l’économie de marché), à sa force qui rejoint celle des discours calculés par les faiseurs de chiffres, toutes deux étant fictionnelles, fruits d’un état d’esprit qui s’impose, l’auteur oppose la gratuité de son montage formel qui distancie, invite à réfléchir – à s’émanciper. Par là-même, il élève son activité de « songe-creux » – ce terme apparaît deux fois dans l’ouvrage, qui émane de la bouche des « ils » péremptoires – contre la rhétorique martiale des décideurs qui connote le langage de manière partiale pour nous rendre actifs de leur point de vue libéral, voulu intangible.
![[Dossier] Galien Sarde, La vie, l’amour, la mort, de Jacques-Henri Michot : Écrire en passe-muraille (variations autour de Jacques-Henri Michot : 12/13)](https://libr-critique.com/wp-content/uploads/2026/03/band-Michot.jpg)