[Chronique] Marie-Claude San Juan dir., ALBERT CAMUS d’une rive à l’autre, par Murielle Compère-Demarcy

[Chronique] Marie-Claude San Juan dir., ALBERT CAMUS d’une rive à l’autre, par Murielle Compère-Demarcy

septembre 2, 2026
in Category: chronique, livres reçus, UNE
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[Chronique] Marie-Claude San Juan dir., ALBERT CAMUS d’une rive à l’autre, par Murielle Compère-Demarcy

ALBERT CAMUS d’une rive à l’autre, direction littéraire : Marie-Claude San Juan / Préface de Karim Akouche / Postface d’Hubert Ripoll, éditions Unicité, 2026, 452 pages, 22 €, ISBN : 978-2-38638-259-8.

22 auteurs : Ismahan Ait Messaoud, Pascale Amara, Mona Azzam, Mohamed El Habib Bouchama, Jean-Claude Bourdet, Jibril Daho, Tarik Djerroud, Marie-Paule Farina, Michel Filippi, Kamal Guerroua, Nicole Guiraud, Mona Guyot, Mehdi Hamdi, Mhamed Hassani, Djilali Kadid, Kacem Madani, Hanen Marouani, Catherine May Atlani, Jean-Pierre Ryf, Marie-Claude San Juan, Paul Souleyre, Jean-Claude Xuereb.

 

Publié en 2026 aux éditions Unicité après trois années d’élaboration, Albert Camus d’une rive à l’autre réunit vingt-deux auteurs autour d’une même interrogation : que nous dit encore Camus aujourd’hui ? Plus de soixante ans après sa disparition tragique, sa pensée continue d’éclairer une humanité traversée par les crises identitaires, les conflits de mémoire et les déchirures politiques.
Dans sa préface, « Camus : le juste milieu, le milieu juste », Karim Akouche rappelle qu’il existe des êtres dont la présence survit à leur mort. Citant un proverbe de sa terre natale : Yella yiwen yella ulac-it, yella wayed ulac-it yella (« Il est des vivants qui sont morts, et des disparus qui vivent plus que jamais »), il affirme que Camus appartient à cette seconde catégorie. Ses romans, son théâtre, ses chroniques et ses carnets continuent d’accompagner ceux qui cherchent un chemin entre justice et liberté, entre fidélité à soi et ouverture aux autres.

L’originalité de cet ouvrage tient au regard porté sur Camus par des auteurs aux parcours multiples : universitaires, journalistes, poètes, romanciers ou artistes. Tous entretiennent avec lui une relation intime. Ils ne voient pas seulement le Prix Nobel universellement reconnu, mais un proche, « un grand cousin, un vieux frère », un homme partagé entre deux rives.
Au-delà de la diversité de leurs parcours, les auteurs de ce collectif semblent unis par une même blessure : celle de l’exil, réel ou intérieur. Tous, à leur manière, ont dû composer avec des héritages multiples, parfois contradictoires, et avec le sentiment d’appartenir simultanément à deux rives sans jamais pouvoir s’établir définitivement sur l’une d’elles. C’est peut-être là que Camus leur devient si proche : il a vécu cette déchirure avant eux. Son œuvre leur offre moins des réponses qu’une manière d’habiter cette fracture sans renoncer ni à la mémoire ni à l’espérance.

Car Camus fut lui-même un être déchiré. Né en Algérie française, fils d’un père mort à la guerre, il grandit dans cette faille géographique et historique où se rencontrent et s’affrontent plusieurs appartenances. Son cœur battait pour l’Algérie, son esprit se nourrissait de la France, et il fut toute sa vie sommé de choisir entre les deux. Choix impossible : opter pour l’une revenait à trahir l’autre.

Cette blessure identitaire irrigue toute l’œuvre camusienne et conduit Karim Akouche à poser deux questions aussi simples que troublantes. Pourquoi, dans L’Étranger, tous les personnages portent-ils des noms à consonance européenne – Meursault, Marie Cardona, Raymond Sintès ou Salamano – alors que le roman se déroule en Algérie, tandis que « l’Arabe », victime du meurtre, demeure sans nom ? Et pourquoi la ville d’Oran, décor majeur de La Peste, fait-elle surgir la question de son appartenance symbolique : est-elle seulement algérienne, ou demeure-t-elle aussi, dans l’imaginaire de Camus et de ses contemporains, une ville française ?
Ces interrogations ne sont pas des incohérences. Elles révèlent au contraire le drame intime d’une génération tiraillée entre plusieurs héritages et plusieurs récits nationaux. Camus, comme nombre de ses contemporains, a vécu dans cet entre-deux où les identités se superposent sans jamais se confondre. Karim Akouche fait écho à cette expérience lorsqu’il écrit qu’après avoir entendu de l’ancien colonisateur « Nos ancêtres les Gaulois », ses aïeux se sont vu imposer, après l’indépendance, « Nos ancêtres les Arabes ». Entre ces deux injonctions, il reste à chacun la tâche difficile de construire sa propre histoire.
Les deux questions soulevées par Karim Akouche sont particulièrement fécondes. La première, sur l’anonymat de « l’Arabe » dans L’Étranger, est devenue un sujet majeur des études camusiennes et a inspiré le roman Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud, qui donne enfin un nom à cet homme : Moussa. La seconde question, sur Oran, me paraît moins relever de la toponymie que du symbole : elle interroge le regard porté par Camus sur une Algérie à la fois réelle et universelle, familière et étrangère. Ces deux interrogations éclairent admirablement la crise identitaire évoquée par Karim Akouche : Camus écrivait depuis une frontière intérieure dont il ne s’est jamais totalement affranchi.

Mais la force de Camus ne réside pas seulement dans sa capacité à exprimer les déchirements d’une époque ou d’un territoire. Elle tient aussi à la portée universelle de son œuvre. Ainsi, L’Étranger aborde, entre autres, des questions cruciales sur l’identité, l’absurde et notre rapport à la finitude. Ce roman révèle chez le lecteur une profondeur qui creuse bien au-delà des frontières géographiques et culturelles. C’est ce qui fait toute l’actualité résonante de Camus.
Karim Akouche va plus loin encore lorsqu’il affirme qu’« en chacun de nous réside un Meursault, tapi dans nos insondables fissures ». Cette phrase éclaire d’une lumière singulière le personnage de Camus. Meursault n’est pas seulement cet homme étrange qui semble indifférent au monde ; il est aussi notre double silencieux, celui qui nous rappelle notre étrangeté fondamentale.

Car, au fond, nous sommes tous des étrangers dès notre naissance. Nous devons tout apprendre : la parole, le geste, la marche, le bien et le mal, la lumière et l’éclipse, la solitude et la foule, le souffle et le néant. Nous avançons à tâtons dans une existence dont nous ignorons les règles profondes. Nous pouvons rire, danser, aimer, mais la réalité finit toujours par nous rattraper. Comme l’écrit Karim Akouche avec une saisissante lucidité, nous tombons d’un trou pour en rejoindre un autre et, entre ces deux abîmes, nous nous faufilons à travers les détours de la vie, souvent en somnambules ou en aveugles.
Dès lors, lire Camus ne consiste pas à chercher des certitudes ni à confirmer des convictions préalables. Son œuvre ne se consomme pas comme un banal roman de gare et ne s’aborde pas davantage avec un biais idéologique. Elle s’explore en long et en large et nous plonge au cœur de la vulnérabilité humaine. Elle exige du lecteur qu’il accepte l’inconfort des questions sans réponse définitive, qu’il renonce aux jugements hâtifs et qu’il se laisse traverser par les contradictions de l’existence.
C’est peut-être là, finalement, la leçon la plus précieuse que nous transmet Camus : apprendre à vivre sans illusion, sans renoncer pour autant à la justice, à la beauté et à la fraternité. Habiter lucidement le monde, malgré son absurdité, et continuer d’aimer la vie jusque dans ses fragilités.
Chaque page tournée semble offrir des réponses tout en soulevant de nouvelles questions, car la vérité, chez l’auteur de L’Homme révolté, n’est jamais achevée. C’est une idée toujours en mouvement, un idéal que l’on approche sans jamais parvenir à le saisir pleinement. Peut-être est-ce là le secret de sa permanence : Camus ne nous enferme dans aucune doctrine. Il ne distribue ni certitudes ni recettes. Il nous apprend plutôt à vivre avec nos contradictions, à accueillir le doute sans désespérer et à poursuivre, malgré tout, cette quête inachevée du vrai et du juste.
C’est pourquoi ses livres traversent le temps. Ils parlent à ceux qui vivent l’exil, qu’il soit géographique ou intérieur ; à ceux qui cherchent leur place entre plusieurs héritages ; à ceux qui refusent les réponses simplistes. Plus qu’un écrivain, Camus apparaît alors comme un compagnon de route, dont la pensée demeure ouverte, fragile parfois, mais toujours intensément humaine.

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