Frédéric Schiffter, La Berlue identitaire, Louise Bottu éditions, 2026, 62 pages, 12 €, ISBN : 979-10-92723-75-5.
Si le grand combat du siècle de Flaubert était celui contre la Bêtise, celui de nos contemporains vise les croyances et illusions. Pour sa part, après avoir fustigé les instrumentalisations du « peuple » dans Contre le peuple (Séguier, 2020), le philosophe sans qualités Frédéric Schiffter s’attaque à l’ « identité » dans un court essai tripartite : « 1. Le Moi utopique » ; « 2. Les Racines envasées » ; « L’Identité singulière ». Après les critiques existentialistes et déconstructionnistes, on pensait en avoir fini avec la psychologie des profondeurs, l’hypostase du Moi et la philosophie de l’appartenance, l’hypertrophie des « racines » (mais où voulez-vous que l’on s’enracine ?), les conduites de mauvaise foi des Salauds sartriens, qui renoncent à leur liberté en faisant coïncider leur conscience immédiate – leur être-là – à leur être passé ou leur être social : en ces temps de révolution réactionnaire, cette entreprise est donc des plus salutaires.
Mais c’est en humaniste classique que Frédéric Schiffter ruine toute prétention essentialiste : non
seulement, comme tout comédien, tout écrivain est dénué d’un « moi profond », dans l’exacte mesure où il n’existe que dans et par les interactions sociales, mais en outre le « moi authentique » est inaccessible à tout être humain, cette créature dont le rapport au monde est biaisé par des médiations socioculturelles favorisant l’illusion épique (Don Quichotte) ou romantique (Emma Bovary). L’essayiste sape ensuite le bien-fondé de l’injonction essentialiste « Connais-toi toi-même » en s’appuyant sur le philosophe empiriste et sceptique David Hume. Et de terminer sur cette saillie de l’Ecclésiaste, dans sa formulation moderne : « Ne vous adonnez pas trop à la sagesse. Pourquoi vous exposer au ridicule ? » (chap. 7, verset 16).
Plus singulière, la deuxième partie dresse un portrait archétypal de l’identitaire : sans véritable personnalité et souffrant de « xéno-anxiété », il se soumet au tribun populiste qui lui fait miroiter un « moi augmenté » – si l’on ose dire – et se donne une consistance en se rattachant à une vision idéalisée de la francité comme de la geste nationale, et au système axiologique afférent.
Dans sa dernière partie en guise d’épilogue – qu’inaugure la citation en exergue de Louis Scutenaire : « La personnalité est la garde-robe du « moi » –, Frédéric Schiffter affiche son point de vue d’ « honnête homme » qui cultive « l’art de la distinction » : à quoi bon partir en quête d’un improbable Moi quand il suffit en fait d’avoir de la tenue, de développer sa personnalité ? L’égotisme ou la sprezzatura comme idéal éthique… Un peu trop sage, sans doute.
![[Chronique] Frédéric Schiffter, La Berlue identitaire, par Fabrice Thumerel](https://libr-critique.com/wp-content/uploads/2026/08/band_berlue-identitaire.jpg)