Michel Foucault, Dits et écrits. Une anthologie, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », en librairie depuis le 15 octobre 2026, 1264 pages, 72 €, ISBN : 978-2-07-315985-4.
Voici un condensé magnifique de Foucault qui répond à l’interrogation « Qu’est ce qu’un auteur? » : diverses versions publiées de son vivant et dans un état inédit, fort différent. Foucault avait le goût, devenu légendaire, de la recherche en bibliothèque, mais aussi bien celui de l’intervention dans l’espace public.
Le présent volume, qui paraît pour le centenaire de sa naissance, donne à lire cinquante-cinq de ces textes, parmi les plus originaux. Dans ces préfaces, articles, entretiens et conférences, qui s’échelonnent de 1961 à 1984, on voit tantôt jaillir l’étincelle d’un livre à venir, tantôt s’ouvrir un chemin vers ces espaces « absolument autres » chers à Foucault.
Souvent, on « écoute » en lisant sa pratique philosophique et réfléchir à son parcours. Les figures de Raymond Roussel, Bataille, Blanchot, Magritte, Deleuze, Nietzsche, ou encore des Pères de l’Église, traversent ces pages, dans lesquelles sont abordés les thèmes foucaldiens par excellence, folie, enfermement, sexualité, pouvoir ou écriture de soi. Les textes ont été établis sur les documents originaux et sont accompagnés d’une notule qui les contextualise. Un index raisonné et analytique fournit les informations utiles sur les personnes et les œuvres citées.
Non seulement Michel Foucault est l’auteur le plus cité au niveau international dans les sciences sociales et les humanités, mais sa présence a marqué l’histoire contemporaine du Collège de France par l’originalité, la créativité et l’engagement de ses enseignements. Sans faire l’exégèse de son œuvre ni l’hagiographie de l’auteur, ses résonances s’entendent encore aujourd’hui, comme en témoigne la fécondité des concepts de « gouvernementalité », de « biopolitique », de « pouvoir pastoral » ou de « régime de vérité ».
Par exemple ses cours au Collège de France sont bien plus qu’une ébauche de l’œuvre écrite. Ils lui permettent d’explorer de nouveaux champs et de tester de nouvelles hypothèses. Leur rayonnement débute très tôt par un succès public et la libre circulation d’enregistrements et de dactylographies. Il dépasse vite les frontières de l’Hexagone, grâce à la présence d’un auditoire international et aux nombreux séjours du philosophe à l’étranger, notamment aux États-Unis, au Brésil et au Japon. La publication posthume des cours, puis leurs traductions à travers le monde et dans la suite cette anthologie en font une œuvre à part entière, aussi lue et citée que les livres parus de son vivant. Elles assurent ainsi à sa pensée une deuxième vie inattendue, tant elles renouvellent la perception de ses enjeux et éclairent sa méthode.

Cette anthologie permet notamment d’éclairer la cohérence et la pérennité d’une pensée en permanente évolution qui refusait les assignations. Elle restitue cette aventure dans un réseau d’amitiés et de pairs au sein du Collège de France, mais aussi de stratégies et de combats hors-les-murs qui rappellent que le savoir est également affaire de pouvoir.
Foucault développe toujours une réflexion très personnelle sur le langage, l’origine des langues, et les mythes qui s’y rattachent. Tous ces « dits et écrits » rentrent parfaitement dans l’archéologie du savoir que Foucault entreprit en un point extrême du délire linguistique… Tout ce qui est oubli, mort, lutte avec les diables, déchéance des hommes, n’est qu’un épisode dans la guerre pour les mots que les dieux et les grenouilles se livrèrent jadis au milieu des roseaux bruyants du matin et Foucault raconte comment des discours pris dans le jeu incessant des appétits et des violences, forment le « grand bruit répétitif qui est le mot, en chair et en os ». Du philosophe il semble difficile encore de relever la trace tout simplement parce qu’elles n’appartiennent à aucun espace mental reconnu. Mais son utopie prouve que le langage ne vit pas dans un espace neutre et blanc. Le « fou » ouvrit ainsi un champ immense qu’on n’a pas fini d’explorer. Il y a là une fugue inachevée, une forteresse vivante.
![[Chronique] Jean-Paul Gavard-Perret, Folie de la sagesse, raison de la folie : Michel Foucault](https://libr-critique.com/wp-content/uploads/2026/10/band_Foucault.jpg)