Franck Antunes, Chambre double, Hello éditions, hiver 2025-2026 : tome 1, 236 pages, 22,90 € ; tome 2, 186 pages, 19,90 €. [ebook : 9,99 €]
Une chambre qui avale les vies, les broie, et n’en laisse que des restes
Dans une même chambre d’hôtel, des vies se succèdent à travers les époques, chacune laissant une trace brève, souvent brisée. Le roman tisse une fresque fragmentée où se croisent guerre, désir, solitude et illusions, révélant, derrière le passage des corps, la répétition des failles humaines.
Un lieu unique, traversé par des existences multiples, qui se succèdent sans jamais vraiment se rencontrer. Le dispositif est simple, presque trop, mais il porte en lui une ambition large : faire de cet espace clos un point de convergence, un carrefour de vies, d’époques, de tensions sociales et intimes. Chambre double repose sur cette idée forte – un espace fixe traversé par le flux du monde – et il faut reconnaître qu’elle tient, qu’elle produit même, par moments, une véritable densité romanesque.
Le premier tome frappe par son énergie brute. La guerre, les corps fatigués, les illusions qui se fissurent : il y a là une matière vivante, presque organique. L’écriture, dans ces passages, trouve une justesse nerveuse, sans fioriture inutile, qui accroche immédiatement. Le roman capte quelque chose de la désillusion et du chaos humain sans tomber dans le pathos. Mais cette force se heurte rapidement à un choix structurel plus discutable : la multiplication des figures, des trajectoires, des fragments. Le lecteur est sans cesse relancé, déplacé, parfois au détriment de l’attachement. Les personnages apparaissent, marquent, puis disparaissent avant d’avoir pleinement existé. Cette circulation permanente nourrit le projet, mais elle l’empêche aussi de s’ancrer.
Le second tome élargit encore le champ, au risque de la dispersion. Les thématiques contemporaines – immigration, religion,
fractures sociales – s’invitent avec une volonté manifeste de saisir le monde actuel dans sa complexité. L’intention est louable, nécessaire même, mais l’exécution donne parfois le sentiment d’un empilement. Certaines situations restent à l’état d’ébauche, comme si le roman préférait ouvrir des pistes plutôt que les approfondir. À cela s’ajoute une dimension réflexive sur l’écriture elle-même, une mise en abyme qui enrichit le propos mais qui, à plusieurs reprises, tend à refermer le texte sur lui-même, au risque d’un certain maniérisme.
Ce qui traverse les deux tomes avec constance, en revanche, c’est une lucidité réelle sur les rapports humains. Le livre ne cherche pas à embellir : il montre des individus pris dans leurs contradictions, leurs désirs, leurs stratégies de survie. Il y a une cohérence dans ce regard, une manière de refuser les illusions sans céder au cynisme total. C’est là que le roman tient le plus solidement, dans cette capacité à faire émerger, au détour d’une scène ou d’un portrait, une vérité fugace mais juste.
La limite principale tient à une forme de débordement. Le texte veut embrasser large – trop large peut-être. À force de multiplier les directions, il perd en tension ce qu’il gagne en ampleur. On sent qu’un resserrement, une sélection plus rigoureuse, auraient permis de donner davantage de poids à certaines lignes narratives, de transformer des fragments prometteurs en véritables arcs.
Chambre double reste néanmoins une entreprise singulière, portée par une vision et une écriture qui, malgré leurs excès, ne laissent pas indifférent. Il y a là une matière riche, un regard affirmé, et surtout une volonté de faire du roman un espace de circulation du monde.
![[Chronique] Grégory Rateau, Fragments d’humanité sous clé (à propos de Franck Antunes, Chambre double)](https://libr-critique.com/wp-content/uploads/2026/04/band-ChambreDouble.jpg)