[Création] Tristan Felix, Miscellanées, curiosités, errances, déprises mentales

[Création] Tristan Felix, Miscellanées, curiosités, errances, déprises mentales

septembre 12, 2026
in Category: Création, UNE
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[Création] Tristan Felix, Miscellanées, curiosités, errances, déprises mentales

Ah, l’anthropomorphisme…

… peut-être la seule errance intellectuelle aussi nécessaire qu’une catachrèse, cette métaphore par défaut. Or, comment accéder à l’autre sans passer par soi, ses propres codes et impasses ? Paradoxe des jambes d’un chien : ses pattes seraient moindres que jambes selon la pyramide des règnes et sa gueule moindre qu’une bouche. Allez, cinglons vers le pays d’-isme, si lointain des isthmes salutaires, prêts à larguer leurs amarres ficelantes pour voguer sans avirons, ainsi Tristan sur la mer d’Iroise en quête d’il ne sait quoi. Espèce d’animalISTE, et toc ! Ôte tes pattes de là, ah oui, mais que pour rigoler. L’humour servirait-il de clause de non-responsabilité ? On sait bien que toute approche de n’importe quel réel est construction ou déconstruction, au mieux comme au pire, désir, répulsion, une invention générée selon notre irréductible rapport de survie. La science alors, anthropomorphique ? Sa vérité transitoire et provisoire est impuissante à penser par le cerveau, ou ce qui en tiendrait lieu, d’une huître ou d’une dionaea muscipula, pourtant carnivore comme l’humain. Tout ce qu’elle approche, jusqu’à parfois le détruire à son corps défendant ou consentant, voire exalté, est modifié par cette approche-même : que ce soit la fameuse réduction du paquet d’onde du système quantique – que mon ignorance en cette quasi invisible matière se garderait bien de développer –, que ce soit l’expérimentation animale, humaine, végétale, minérale, gazeuse ou les découvertes médicales, physiques et chimiques, le progrès, cette illusion déiste, s’accompagne toujours d’une détérioration. Au nom d’une dynamique et d’un équilibre biologiques que l’on pourrait faire passer pour une fatalité ?

L’anthropomorphisme serait-il un ajustement par défaut bricolé à partir de soi, une illusion ou un désir empathique d’ouverture partageuse à l’autre ? Hélas, la reconnaissance de l’intelligence des animaux place cette dernière de facto sous celle de l’homme, de même que l’encouragement de tout être jugé inférieur statufie le maître. Une pitié déguisée en admiration. Oh, que cette gorille est tendre avec son petit ! Elle sait même faire des nœuds (dans le pourtant beau film de Nicolas Philibert, « Nénette » …) C’est incroyable comme l’intelligence de ce poisson lui permet de communiquer par la couleur de ses écailles !  Impasse ? Cercle vicieux ? Crainte refoulée que celui qu’on revendique son semblable ou son égal le devienne un jour. Stupeur, et de ces découvertes et de son retournement contre elles ; ouverture et fermeture ; accueil et rejet ; libération égalitaire par la domination discriminante. L’observation, l’étude, la manipulation par l’humain de tout ce qui constitue le vivant ont-elles un équivalent – question anthropomorphique ! parmi les autres règnes ? Se peut-il imaginer qu’un ver de terre nous scanne, qu’un loup nous autopsie, qu’un poulpe nous classifie ? Sans doute ont-ils leurs capteurs olfactifs, tactiles, gustatifs, électriques, chimiques, visuels, auditifs et j’en passe que j’ignore, et heureusement : la course à la connaissance du vivant se soldant toujours par sa valorisation utilitaire, sa consommation puis son extinction. Il suffirait de savoir que nous ne sommes pas les seuls.

A contrario, le rejet de toute vision anthropomorphique, depuis le véto cartésien ne considérant l’animal que comme une machine perfectionnée privée de sentiments jusqu’aux explorations par le truchement de robots (des animaux factices dotés de capteurs sont censés étudier leurs originaux par immersion), conduit à s’imaginer que l’on pourrait approcher d’une ontologie de la chose envisagée, pour ne pas dire appréhendée, terme déjà prédateur. Il semble décidément impossible d’accéder à n’importe quelle altérité autrement que par des artifices de simulation qui toujours placent l’humain au sommet de la hiérarchie.

La croyance en l’accès à l’autre suppose que le il (la fameuse personne absente) est un je que j’aurais créé, dont je serais la matrice et le maître. Le tu permettrait, lui, une certaine porosité, une contamination jusqu’à la possible réversibilité en je. Ce serait une aimantation par l’amitié. Et l’on sait combien les amitiés sont faites d’altérités comme d’aspérités garantes d’un compagnonnage partageur, accrocheur, accoucheur d’un autre qui ne serait ni moi, ni toi, ni lui, mais quelque alien hétéromorphe… aberrant, qui sait.  Il n’y aurait rien à partager avec son double possédé, mais tout à jouer avec l’utopie de l’autre. C’est toute la question monstrueuse de l’identité qui se pose.

© Tristan Felix

 

Animi-sthme…

La folie, la poésie, l’enfance et sans doute des mystiques d’une immanence insoupçonnée songent, depuis qu’ils sont, à frayer avec le réel sans l’intercession d’aucun pouvoir réducteur de la langue. On les enverra parfois paître en Béotie, dans un asile ou dans une réserve de guirlandes pour Noël. La poésie, cette unique force capable d’intégrer toutes les contradictions, de suer sang et eau pour s’arracher à tous les diktats, de s’oublier elle-même dans cet arrachement pour se déprendre de la conscience de cet élan, qu’elle soit écrite, dansée, dessinée, jouée, sculptée dans la lumière ou même tue comme en germination, est une plongée en eaux incessamment troublées, soulevée par la houle libératrice d’oxygène. Elle n’a pas attendu la science pour savoir que les lichens sont une recette d’algue, de champignon et de levure, que tous les règnes s’interpénètrent, interagissent, se copient, se métissent. Je veux dire que l’image poétique, qu’elle soit instantanée, réfléchie ou incontrôlable fourre son nez partout, par cet instinct animiste – faute d’une autre épithète – qu’elle transporte en tant que figure de style. Classifiée en botanique comme certaine fleur de rhétorique, elle n’en déverrouille pas moins les classifications les plus autorisées. Elle se permet de ces virages en épingle à cheveux susceptibles d’égarer, de réveiller, d’exciter, de susciter même quelque vocation pour ce qui existe à l’ombre même de ce qui existe. L’ailleurs, loin d’être une distraction, est l’opération qui consiste à se décarcasser littéralement, à se dénaturer ; et la langue est ce film transparent qui isole de toute appréhension au moment même où il révèle, cet écran qui projette ce qu’il cache. La métaphore est notre misérable outil de camouflage qui lui permet de faire advenir ce par quoi elle dissimule. C’est une limande, un poulpe, un renard arctique, un phasme, tous dénaturables pour conserver leur nature. Alors, tenez-vous bien, la langue, non contente de se suicider pour se reproduire, simule, par la pseudo-conscience de son paradoxe, qu’elle maîtrise la situation… C’est la fameuse absente de tout bouquet de Stéphane Mallarmé. On n’en sortira pas vivant de cette vie, moi j’vous l’dis. En tout cas le langage ne me paraît pas du tout être l’apanage de l’humain, non plus le rire, cette décharge émotionnelle ou cet entendement roublard.

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Pouvoir…

Staline et sa suite reproduiront les techniques tsaristes de surveillance. La dictature du prolétariat reprend jusqu’au concept qu’elle entend démolir. La question se pose, ouverte à 360 degrés, du pouvoir du concept, lequel capture, contient, tout en libérant une pensée bien obligée d’y recourir pour… penser de marche en marche, au risque de revendiquer son contraire. La révolution est ainsi un renversement, une redistribution des forces de domination le plus souvent, mais aussi un tour complet, un recommencement. Le mot a récemment échoué dans la bouche d’un président avide de bâillonner toute tentative révolutionnaire précisément. Des dictateurs peuvent pareillement prétendre libérer des dictatures pour y caser leur démocratie dictatoriale. La torsion du concept jusqu’à son inversion s’obtient ici par une synergie puissante entre la perversion native du pouvoir omnivore et la capacité intrinsèque du langage à se culbuter.

« C’est parce qu’il n’a rien qu’il veut tout ! » s’entend-on dire au zinc. Des pauvres rêvent de sur-vivre, d’autres rêvent de devenir riches et de fabriquer d’autres pauvres de remplacement, non pas seulement par revanche mais parce que l’instinct de reproduction, ne serait-ce que de soi-même, est indissociable de celui de colonisation territoriale et mentale. Le groupe humain absorbe ou écrase le singleton. Le solitaire, quant à lui, doit fuir ou résister, placidement ou en carburant au même jus de combat territorial, quitte à disparaître. Il peut devenir ou se faire passer pour fou et s’il rejoint un groupe de solitaires, à défaut de s’imposer aux autres, il exercera sa dictature sur lui-même dans la solitude de ses abstractions minutieuses et interspéculaires. Il sera son propre maître et pourra se soumettre comme Ubu – ou s’operculer, pour que l’autre ne le pénètre pas – ne le comprenne pas ?

L’anarchisme aspire à la disparition de l’Etat. Existerait-il sans l’Etat ? Y aurait-il un anarchisme qui aspirerait à la disparition de l’anarchisme ? Tout regroupement n’est-il pas un Etat qui, à partir même d’un couple de personnes, n’aspire qu’à une chose : se reproduire, ainsi déraciner la différence, du moins celle qu’il honnit, lui fait de l’ombre, l’étrangle dans son image ou son identité ?

L’association des différences, cette si belle utopie qui a vécu dans l’à peine croyable Conseil de la Résistance, ne s’active qu’au bord des gouffres. Et les rares sociétés qui ont ou auraient fonctionné sans État sont abordées avec le regard autocentré de qui aspire à la disparition de l’Etat et se cherche des lieux désirables.

La conversation souvent vire au débat, soit à la bataille d’opinions soit, dans le meilleur des cas, à l’affrontement d’idées, chacun défendant le totem identitaire auquel il est attaché pour ne pas entendre les sirènes. C’est pourquoi l’ironie socratique nous semble une sportive et vivante voie qui descelle les contradictions, les mensonges, repère les approximations, opère des saltos arrière surprenants.

Le questionnement qui taraude les concepts de la langue est plus vierge et tonique d’intelligence que les batailles rangées de blocs de connaissances échafaudés et ajustés à la truelle jusqu’à ce que tout dégringole dans un capharnaüm de babils aigrelets. La connaissance devient idéologique si elle ne s’ouvre à la connaissance mystérieuse de l’autre. Alors revenir aux raisons d’être de telle ou telle pensée, jouer les candides en son propre pays, faire de son origine un complexe de possibilités, un carrefour de sens, si éloigné du refus antiélitiste de l’érudition. Mais il arrive que celle-ci, passéiste, vire à l’autoproclamation identitaire, sous les auspices de fossiles ou de spectres historiques faisant office de plus-values incontestables.

Refuser l’Etat, « Dieu » ou n’importe quel maître ne doit pas empêcher d’agir. « Quand dire c’est faire » n’est pas qu’une vertu magique du langage à fonction performative. Celle-ci devrait s’encourager à se dépasser, à mettre en acte la pensée ; simplement en la diffusant auprès de tous ceux – l’écrasante majorité des citoyens que les conditions de vie privent de temps pour lire, parler, aimer l’autre – qui imaginent mal comment accéder à une véritable et reconnaissable dignité. La pensée libertaire doit se frotter avec bienveillance à toutes les pensées obscurcies par l’emprise médiatique. Un bulletin, certes, qui approfondit et discute la pensée, mais aussi des tracts, des rencontres, des échanges, des spectacles de rue qui ne prêcheraient pas que des convaincus ou en voie de l’être.

L’aphorisme ? Etymologiquement, « qui sépare du reste, qui détermine ». À cet isolement préférons l’aphonisme, tant toute vérité n’est que provisoire, amendable, contradicible, mensongère, fragmentaire, douteuse. L’aphorisme séduit, fascine, c’est un excitant qui fait croire qu’il concentre un sperme mental divin. Il peut aller jusqu’à dire absolument n’importe quoi que n’importe quel exégète alchimiste en voie de désincarnation interprétera à l’infini. Exemple : « La cruauté du sens abolit les frontières du désir parce qu’elle s’est réservé l’infranchissable ». De qui est cette phrase ? Je vous laisse deviner. Cela dit, le hasard tamponneur, comme ultime recours contre la pensée-cercueil ou la prédation du sens, pourrait bien être un contre-poison salutaire. On en vient donc à ce nouveau paradoxe qu’une phrase insensée peut être perçue comme riche d’une entourloupe poétique ou frappée d’un sens divin supérieur, comme l’étaient les vaticinations de la Pythie ou les messes en latin incompréhensibles au commun des mortels.

C’est que la langue est constitutivement schizoïde, ne serait-ce que parce qu’elle passe par le symbole, lequel est réversible et dont les deux parties symétriques se r-encontrent, s’ajustent. Il est vraisemblable que lorsque deux personnes conversent, avancent en pensée de conserve, justement, chacune a tendance à ne jamais s’extraire de sa boîte, de son huile protectrice, tentant même d’enfermer l’autre dans la sienne, d’en déformer la pensée sans concertation, voire de la renverser diaboliquement ! Il arrive toutefois que les deux parties du symbolum s’ajustent fiablement entre les deux contractants, chacun sous la surveillance de l’autre.

Le groupe a quelque chose de terrifiant. Le groupe adversaire d’un autre groupe discrédite l’idée de groupe, qui n’existe alors que pour s’affirmer contre. Un groupe solitaire n’a pas de raison d’être. Tout est question de territoire à coloniser. Un groupe qui œuvre pour nouer une entraide, partager des vertus et qualités, se protéger des intempéries ou des parasites (lesquels parfois mettent leur pierre à l’ouvrage) et approfondir une réflexion en la nourrissant d’altérité est une chose précieuse dont il faut (la « faille », le manque) toujours se méfier en raison d’une possible dérive autoritaire. Il arrive qu’un solitaire soit tellement peuplé de ses propres altérités ou altérations qu’il se divise pour mieux régner et, dans le pire des cas, organise son extinction à force de lutter contre ses moi.

Si un groupe, pour préserver sa cohésion interne, propulse sa prédation contre un autre groupe, c’est que la cohésion interne est bien un leurre, que sa guerre est en sommeil et que le groupe adverse est un alter ego. Il n’y aurait alors pas de différence entre un groupe et n’importe quel de ses constituants. Jusqu’aux cellules constitutives de n’importe quel humain en lutte les unes contre les autres pour soit tuer, soit défendre.

En physiologie cellulaire, la recherche avance qu’une molécule capable de pousser les cellules cancéreuses au suicide sans affecter les cellules saines permettrait de limiter les effets secondaires souvent lourds des traitements contre le cancer. Est-ce que cette stratégie rêvée pourrait servir d’exemple à l’échelle des guerres humaines ?

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Étymologie

Née, étymologiquement, de la vérité, de l’authenticité, l’étymologie impressionne par sa suspension à un passé immémorial incontestable quand même elle serait parfois reconnue comme fantaisiste ou inconnue. J’y recours moi-même comme à un leurre magique et anachronique, à des fins malgré moi poétiques parfois soutenant une pensée actuelle par le passé. Aussi, les incessants rappels au passé pour justifier le présent ou prévenir l’avenir de son recommencement créent un déséquilibre anxiogène qui convainc de l’irrémédiabilité de la répétition comme de la nécessité de l’empêcher. La force de conviction du passé, de l’Histoire plus précisément, ne s’impose que parce que ce qui fut a été consigné, même subjectivement ou à l’aide d’épopées mythiques. Les faits sont là, de plus en plus précis au fur et à mesure des techniques de relevé. Pourtant des pans entiers de l’Histoire de l’humanité ont été oblitérés, caviardés, grimés, instrumentalisés, idéologisés au service des pouvoirs en place. Les nouvelles technologies, du numérique à l’IA (puissante à se justifier en prétendant réparer ce qu’elle détruit), conservent ce pouvoir de détourner, réorienter, inverser, inventer, effacer les contenus pourtant plus que jamais disponibles. Au point que l’on peut se demander si l’authenticité de l’Histoire n’est pas un mythe dont on use, comme dans l’Antiquité, pour s’approprier les consciences en les offusquant. L’intellect se nourrit aux sources historiques les moins suspectes mais ne peut que constater leur quasi-impuissance politique. Certes des procès éclosent comme des champignons atomiques, des couches de passé remontent à la surface mais leur arrivée a été soigneusement ralentie par une censure politique protectrice dont on peut douter qu’elle ait jamais un quelconque impact sur la volonté de purger les états de leurs mafias, de leurs réseaux délétères et mortifères. C’est que le passé comme le présent sont chasses gardées et que la curée a déjà eu lieu.

Le recours à une origine, qu’elle soit étymologique, historique, nationale, folklorique, familiale ou sociale est un sceau d’authentification qui cache un contenu. Cette recherche de pureté ne peut qu’être mâtinée de trafics d’influence si bien que notre vision occidentale d’une évolution historique linéaire vers sa résolution et son élucidation me semble caduque. C’est bien sûr toute une étude anthropologique sur notre rapport au temps qu’il faudrait mener. Je songe à d’autres modalités temporelles que la chronologique, plus spatiales peut-être, comme la spirale (cercles en ouvertures), le paradigme et ses retours ou répétitions (reprises verticales changeantes, comme dans les aventures chevaleresques chez Chrétien de Troyes) ou la tentation quantique de la simultanéité. Notre vision occidentale ne pouvant appréhender la diversité du monde que selon ses critères chronologiques, c’est-à-dire selon son anthropocentrisme civilisationnel, il se pourrait toutefois que ce soit la modalité la plus neutre, la moins illusoire, la plus humble.

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Pensée traversière…

Loin des châteaux-forts de la pensée, des forteresses idéologiques capables d’absorber toute contradiction pour s’en vivifier, des systèmes babéliens tendant vers une vérité suprême coercitive, des édifices conceptuels savantissimes et jargonnants dont le pont-levis ne peut être soulevé que par les adoubés, il existe des fragments de cités, aux parois friables, lézardées par où circulent des vents coulis chargés de fragrances d’autres ruines, des pierres isolées à partir desquelles reconstituer de fragiles abris pour la nuit d’une pensée, des pavements chaotiques où achoppent les certitudes. La pensée, celle qui « pèse » le pour et le contre, qui « laisse pendre » au bout de son fil aérien, germine aussi de ne pas s’engouffrer. Suspendue, elle s’imprègne, parfois elle tombe, souvent elle participe d’une construction qui lui a échappé ; bien sûr elle fricote avec la poésie sans laquelle rien d’organique ne peut être fécondé. Les mots de Deleuze ou de Nietzsche ou de Pascal composent avec le chant. On eût aimé écouter les leçons de philosophie errante d’André Dhôtel, dans la cour du lycée, loin des dogmes, intriquées dans le monde des si infimes (paresseux, repris de justice, paysans, enfants, égarés, marginaux…) que le pouvoir n’a pas eu prise sur eux. Dans son essai La Rhétorique Fabuleuse, le personnage de Stanislas Peucédan, philosophe de la dérive, fait mentir les systèmes : « Vous voulez m’imposer une signification tyrannique et que vous prétendez normale, acquise une fois pour toutes. Vous voulez que ça tienne, alors que je m’intéresse aux divergences et à la liberté à tous vents des phrases dans l’espoir de trouver une brise pure qui nous emporte ensemble et qui ne sera ni mienne ni vôtre, mais toute soudaine vérité. » Voilà bien une pensée libertaire, libératrice dont les racines adventives prospectent à l’aventure fabuleuse.

***

En guise d’au revoir…

Sachant que c’est par une double inversion par le cerveau que s’opère notre vision, il n’est pas surprenant que toute approche soit suspecte de renversement, soit par une saine réflexion aux deux sens du terme, soit par une trahison dévastatrice.

La langue, notre modalité symbolique de communication et de désignation, est une belle saloperie en ce qu’elle s’est coupée définitivement du réel et rame pathétiquement pour le ramener à coups de sèmes, d’hypotaxe ou de parataxe et de fleurs de rhétorique à quelque chose de sensible qui pourtant s’est désolidarisé de l’humain. La lucane cerf-volant ne nous est plus accessible que par la lucarne, incessamment renettoyée, de la langue qui nous a expropriés de ce à quoi elle s’altère à force de s’y désaltérer. Face au deuil définitif du réel, la langue déploie des prodiges d’invention. Mallarmé ou Joyce, par leurs chevaux de frise, leurs superpositions, fractures ou brouillages du sens, comme pendant une guerre, ont frôlé paradoxalement l’accession au réel, comme si, reine de tous les renversements, seule la langue pouvait se mordre.

Quel pouvoir avons-nous donc sur nous-mêmes qui puisse le désamorcer ? L’absence de pouvoir sur l’autre stériliserait-elle la vie ? Toute certitude n’est-elle pas déjà la preuve de sa caducité ? Continuer de se remettre en question, de fureter dans ses propres ailleurs, d’accueillir le bâtard, l’improbable et le fabuleux est un rafraichissement vivifiant.

Lointain ou proche, non seulement la connaissance du passé n’a jamais prévenu des désastres à venir mais elle a de plus en plus tendance à les conforter, voire à les justifier. Le passé devient l’avenir, son interprétation, sa boule de cristal. Pour autant, il ne le détermine aucunement, l’évolution ou l’involution du monde restant à la merci d’aléas grâce auxquels toute attente, tout espoir, tout désir sont encore possibles. Car le défaitisme, le désespoir, le catastrophisme sont des armes redoutables offertes aux exterminateurs qui les ont eux-mêmes affutées.

Quant à l’ailleurs cosmique de l’humanité, il la place en un recoin sinon imperceptible du moins fantasmatique.

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